Spotlight : Bienvenue à Beliland

Sacha cherchait du travail depuis un moment déjà.
Ses études d’archéologie étant terminées, il avait découvert que le monde de la vie active était bien plus complexe et sans pitié que la vie étudiante. Des mois qu’il démarchait les agences archéologiques locales.
Privé, publique, il avait tout essayé. « J’aurais dû choisir une spécialité plus répandue ! » se disait-il, maudissant sa fictive incapacité et son soi-disant manque d’intelligence.

Un jour où Sacha parcourait les rues de sa Belgique natale en maugréant, un papier gras voleta jusqu’à ses pieds. Il se baissa et ramassa l’étrange prospectus. Il était très abimé et jauni. On pouvait constater à l’effacement partiel de certaines lettres que le papier avait été détrempé et séché maintes et maintes fois. Tout un coin du document semblait brûlé, carbonisé. Cependant, on pouvait y lire : « Le parc Beliland recrute ! Venez donc trouver un emploi dans ce havre de bonne humeur et de bonheur enfantin ! Venez muni de ce coupon au Parc Beliland, sortie 56 de l’autoroute A604. Adressez vous au guichet ! » Sacha eut un rictus méprisant et sarcastique à la fois. Même le vent se moquait de lui, à lui envoyer des trucs du genre. Il plia le papier, et le mis dans sa poche, se disant qu’il le jetterait dans la première poubelle qu’il croiserait.

Mais il l’oublia. Une semaine passa, Sacha n’avait toujours pas de boulot. Toujours plus désespéré, il se demandait s’il avait réussi sa vie. Tous ses amis avaient un travail, ils pouvaient se permettre des choses qu’il ne pouvait pas, car ils n’étaient pas touchés par la précarité. Tous, autour de lui, se mettaient en ménage, parlaient d’enfant, de mariage.

Sacha se leva de son lit très tôt, comme tous les matins. Il avait mal dormi, pensant sans cesse à sa condition. Il entreprit d’aller laver son linge. Mis son linge à l’envers, vérifia les poches, puis mis le tout à la machine. Lorsque le cycle de lavage fut terminé, il mit le tout à sécher. Il déploya son séchoir à linge dans le peu de place qu’il possédait dans son studio humide. Alors qu’il pendait son linge, il empoigna un pantalon. Il sentit quelque chose de solide dans la poche. Intrigué, il retira la chose. Il était pourtant sûr d’avoir vidé toutes les poches de ses vêtements avant de tout mettre à laver !

C’était l’annonce qu’il avait ramassé auparavant. Fait étrange, le papier était exactement comme il l’avait trouvé, alors que le passage en machine aurai du le détruire. Une idée passa par la tête de Sacha. Et si c’était un signe, pourquoi ne pas postuler ? Cela lui semblait fou, le papier devait bien avoir près de 10 ans vu son apparence, mais pourquoi pas ?

Dans un élan de folie, il sortit de son appartement, n’ayant même pas fini ses tâches ménagères. Il n’avait rien de prévu ce jour-là, et il était déterminé à mettre son délire à exécution, de tout façon il n’y avait rien à perdre, non ?

Il roula dans sa voiture, jusqu’à la sortie indiquée sur le papier, guidé par le GPS que son père lui avait prêté.
À la sortie de l’autoroute, son itinéraire le mena vers un parking assez grand, où quelques voitures étaient garées. Il pouvait apercevoir un guichet à la jonction entre le parking et l’entrée du parc lui-même. Des couples qui avaient l’air heureux menaient leurs enfants par la main, en direction du parc. La matinée touchait à sa fin, il faisait beau.

Sacha était de bonne humeur. Ce fut d’un pas altier qu’il se dirigea vers la petite cabane colorée.
Une fois arrivé, il salua la jolie demoiselle qui était postée là.
« Bonjour ! Je viens pour l’emploi ! »
Il déposa le prospectus abimé sur la table devant la fille. Et c’est à sa grande surprise que celle-ci lui répondit :
« Parfait ! Allez donc près du carrousel, derrière la cabine du pilote, on vous donnera votre poste.
- B... b... bien Mademoiselle ! »
Puis il partit à l’endroit indiqué, sans trop savoir où c’était.

Il erra dans le parc, cherchant ledit carrousel. Tout lui paraissait étrange dans cet endroit. Déjà, il était ébahi par la facilité déconcertante avec laquelle il venait d’être embauché. Sous le choc, il ne réalisait pas encore. Ensuite, il fut stupéfait par les attractions proposées par ce lieu d’amusement. Grand tourniquet, auto-tamponneuses, train de la mine… Mais pas d’attractions à sensations. Il lui parut étrange qu’un parc aussi modeste, avec des moyens limités, attirât autant de monde. En une époque où tout le monde ne se satisfaisait plus que de vitesses extrêmes, ici tout le monde, parents comme enfants, semblaient se contenter de plaisirs simples. Cela faisait du bien d’être au milieu des rire de la bonne humeur ! Un père apprenait à son fils à tirer avec une carabine à plomb dans des boites de conserve, une mère surveillait un groupe d’enfants dans la file d’attente du grand toboggan, et là ! Un Carrousel !

Il se dirigea vers le manège et vit en effet, derrière la cabine du conducteur, un bâtiment camouflé en un décor représentant un bambin tenant un bouquet de ballons. Bien, il avait trouvé. Cependant, il décida de ne pas y entrer tout de suite. Avant de travailler, autant s’amuser ! Puisqu’il était dans un parc, après tout...

Il alla s’assoir sur un banc, près d’une jeune fille. L’espoir fait vivre, pourquoi ne pas tenter de faire triompher sa vie sociale amoureuse le même jour que sa vie sociale professionnelle ?
Ce qui le surpris au premier abord furent les vêtements de la demoiselle. Il lui semblait que c’était ce genre d’habits colorés et bariolés que l’on portait dans les seventies.
« Mademoiselle ? Puis-je m’assoir ici ? »
Pas de réponse. Il insista et… toujours pas de réponse. Intrigué, il passa sa main devant les yeux de la charmante jeune femme. « Allo ? » Elle ne réagissait pas. Comme s'il n’existait pas. « Drôle de personne. » Puis il essaya d’aller acheter une glace au kiosque. Mais de nouveau, le vendeur ne lui prêta aucune attention. «
Étrange… »

Puis il se remit les idées en place. De toute manière, il lui fallait aller s’inscrire pour son boulot. « Pas de temps à perdre avec ces gens mal élevés qui m’ignore et qui trouve ça drôle » se disait-il. Il retourna au mur peint derrière le carrousel, y ouvrit une porte dérobée et entra.
« Bonjour ? Je viens pour le travail, on m’a dit qu’on me donnerait un poste.»

Le local était vide. Plein de feuille morte et de suie. Le plafond en verre était brisé. Il avait l'impression que c’était comme ça depuis des années, comme si le bâtiment avait été victime d’un incendie lointain. Curieux, Sacha avança. Les morceaux de verre crissaient sous les semelles de ses baskets. L’atmosphère se fit lugubre, et notre jeune employé fut pris aux tripes par le contraste d’ambiance, si joyeux et bon enfant à l’extérieur, et si macabre à l’intérieur.

Au fond dudit local trônait un bureau. Il avança jusqu’au meuble imposant et y vit, posée dessus, une clef très poussiéreuse, dotée d’une étiquette plastifiée noircie, sur laquelle on pouvait cependant lire «
À celui qui viendra – Carrousel ». Sacha attrapa la clef, puis la fourra dans sa poche. Sans doute s’était-il trompé de bâtiment pour le poste. Mais il se dit que les employeurs seraient contents de retrouver une clef perdue. Cependant, une fois ressorti, il constata une chose étrange.

Le parc était totalement vide. Pire, il semblait abandonné ! Les tourniquets étaient reversés, la piste d’autos-tamponneuses était recouverte de fougères… Comment tout cela était possible ? Paniqué, il fit quelques pas en avant, serrant les poings, cherchant une explication logique. Sans succès. Puis il lui vient une idée saugrenue.

Il sortit la clef de sa poche et entra dans la cabine de pilotage du carrousel non loin. La porte de la cabine s’ouvrit facilement, car le bois qui la constituait était pourri. Il jeta un coup d’œil au tableau des commandes, et trouva aisément le trou pour insérer la clef, ce qu’il fit. Puis il la tourna, et le manège démarra. Les rouages grippés par le temps firent un bruit de craquement, mais tout se mis à tourner sans problème, la musique de l’attraction se mettant en marche dans les hauts parleurs pourtant visiblement hors d’usage.

« What the… » Il retint son juron. Nerveux, son cerveau tentait de trouver vainement une explication logique. Les voyages dans le temps, ça n’existait pas ! Tout en réfléchissant, il faisait les 100 pas dans le parc, scrutant chaque détail impossible qui n’était pas là auparavant. Pourtant, il y avait à peine 5 minutes ce parc était bondé.
Était-ce une blague ? Les gens qui l’ignoraient, était-ce un canular ? Il essaya de soulever une branche qui obstruait le fonctionnement d’un tourniquet. Il tira fort, mais pas suffisamment. La branche était en fait un arbuste, bien enraciné… Impossible qu’il ait été planté dans un sol aussi dur en aussi peu de temps…

Paniqué, commençant à perdre pied au milieu de ce mystère insoluble, il se mit à courir vers sa voiture. En repassant à côté du carrousel, il entendit que la musique s’était faite plus forte, plus désaccordée, comme une symphonie du désespoir. Il leva les yeux dans sa course pour regarder la source de cet horrible son. Une vision d’horreur frappa sa rétine.

Des silhouettes fantomatiques oscillant entre le cadavre et l’enfant, chevauchant les chevaux de bois qui avaient pris feu. Le mécanicien dans sa cabine était également de retour, tout aussi spectral que les enfants, avec le faciès horriblement défiguré par une brûlure… Et il fit un signe de la main à Sacha, qui prit ses jambes à son cou sans plus s’attarder. Pour croiser le chemin de personnes irréelles, pour la plupart en flamme, courant, marchant, hurlant à la mort.

Presque arrivé au guichet, il tomba soudainement nez à nez avec la jolie guichetière. Qui n’avait plus de joli que le souvenir, car sa face, décomposée, le regardait avec des yeux inexistants et une mâchoire défaite. Elle tendit un bras en direction de Sacha, pétrifié de terreur. Il recommença à courir, le cœur battant fort et de manière irrégulière, le faisant frôler la crise cardiaque.
« Reste avec nous ! Pourquoi ne veux-tu pas t’amuser ici pour toujours ? » entendit-il derrière lui, reconnaissant la voix de la guichetière.

L’entrée du parc était fermée par des barbelés, comme si tout était désaffecté. Il essaya donc d’escalader le muret d’enceinte, mais il était bien trop haut ! Il se retourna. Les spectres de tout le parc, des enfants morbides aux parents décharnés, en passant par le personnel du parc dans son intégralité, semblaient l’avoir suivi. Tous avançaient vers lui, lentement, et inexorablement, une odeur de fétide de chaire calcinée les précédant.

Une larme se mit à couler sur la joue de Sacha. Il serra les poings et couru du plus vite qu’il put.
À travers les barbelés. La douleur était immense, il sentait ses vêtements s’arracher aussi facilement de la peau. C’était insupportable, mais la folie du désespoir et surtout l’odeur de brûlé qui empirait le motivaient jusque dans ses derniers retranchements. Il parvint enfin à passer le terrible obstacle.

Il arriva au parking, démarra sa voiture en trombe et prit l’autoroute pour rentrer chez lui au plus vite. Malheureusement, il alla un peu trop vite. Et un crash violent ne tarda pas, lorsqu’il perdit le contrôle de son véhicule et alla s’encastrer dans une barrière de sécurité.

Sacha se réveilla en sursaut. Haletant, dégoulinant de sueur. Il regarda autour de lui… Qu'est-ce que cela voulait dire ? Il se pensait à l’hôpital ! Mais il était dans son appartement, sur son lit complètement défait… Il prit une profonde inspiration. Pfffff… C’était juste un cauchemar.

Rassuré, sourire béat et idiot aux lèvres, il se mit sur ses jambes… courbaturées. Il avait dû rêver très intensément pour que ses muscles soient si tendus ! Il se dirigea vers sa machine à laver, pour faire ce qu’il avait déjà l’impression d’avoir fait, ramasser son linge. Un T-shirt, un boxer, une chaussette… Le fameux pantalon. Il palpa la poche, et eu un frisson dans le dos en sentant un objet dur dans la poche. Il palpa plus fort, plus dur qu’un tract chiffonné ! Il plongea sa main dans la poche pour sortir l’étrange objet.

Une clé, celle du carrousel….

Texte de Litrik

De simples songes - Chapitre 2

Chapitre 2    

    
Nous avons essayé de quitter la ville, de nombreuses fois. C’était malheureusement impossible, plus je m’approchais des limites, moins je voulais partir. Une étrange sensation me forçait à rester, toute volonté de fuite quittait mon esprit. Ma fille, les enfants et moi sommes donc restés, pillant les magasins pour nous nourrir. Les enfants n’étaient pas affectés par les songes ni par l’emprisonnement, cependant je ne connaissais pas l’état du monde extérieur et ne pouvais me résoudre à les laisser seuls dans l’inconnu. Peut-être avais-je peur de la solitude et me mentais à moi-même. Bref, nous avons appris à vivre dans une gigantesque ville quasi-morte. Il y avait bien des survivants, des personnes ayant réussi à vaincre leurs songes, mais l’expérience a rendu fou la plupart. L’absence de loi a également libéré les plus bas instincts des gens. J’ai donc pris la décision de les éviter le plus possible. De toute façon, les sains d’esprit m’imiteraient et il ne resterait que les malades pour tenter de nous approcher.    
Durant les premiers mois, la France et différents autres pays ont envoyés des expéditions militaires. Nous avons vu arriver des soldats, des jeeps et parfois des tanks. Le résultat était à chaque fois similaire, ils pénétraient la ville puis finissaient par s’entre-tuer ou assassinés par leurs peurs. Au fur et à mesure, les tentatives ont progressivement cessé. Je pense que les gouvernements ont mis Paris en quarantaine et nous regardent via des satellites. Mais bon, ce ne sont que des suppositions. Parfois, je me demande comment la province a réagi à la destruction de Paris, ce que les gens pensent, ce qu’est devenu le pays… La réalité du quotidien reprend vite le dessus. Principalement la quête de nourriture, en fait.    

    
Nous nous sommes installés dans un hôtel, un lieu assez discret où j’essayais de garder un semblant de vie normale. Je faisais la classe tous les jours, bien que cela ne fût pas très probant, et nourrissais tant bien que mal tout le monde. Je précise que je n’ai jamais favorisé ma fille, j’ai toujours été juste. Cela restait spartiate. Ce que certains n’avaient pas supporté ; sur la vingtaine d’enfants recueillis, il n’en restait qu’une petite quinzaine. Nous n’avons jamais revu les fugueurs. La collecte se faisait à bord d’une camionnette avec deux des plus costauds pour m’aider à fouiller les magasins. Le problème étant qu’il fallait s’aventurer de plus en plus loin pour trouver de la nourriture, ce qui accentuait les risques et me forçait à laisser les gamins seuls une grande partie de la journée. Cela allait mal tourner, c’était évident.    

_____

Tim, Francis et moi avions mis en temps infini pour trouver un supermarché encore vierge. Il y avait un problème : c’était trop beau. Les environs avaient clairement été visités : voitures forcées, vitrines brisées, devantures des échoppes vides… Pourquoi pas celui-ci ? J’ai demandé à mes deux compagnons de m’attendre dans le véhicule. Et, lampe troche en main, j'ai pénétré dans le bâtiment. Avant de l’allumer, j’ai guetté le moindre bruit suspect : rien, à part quelques grattements. Je les ai mis sur le compte des rats. Pas très rassurée, j'ai néanmoins commencé la fouille lorsque le faisceau s’est arrêté sur une forme étrange, entre deux rayons. Une boule assez imposante, le noir rendait une identification précise impossible, puis j'ai vu qu’elle bougeait et grattait par terre. J'ai compris ce que c’était. 
Doucement, j'ai fait quelques pas en arrière, mais c’était trop tard. La boule s'est redressée. C’était un colosse de deux mètres, sûrement un ancien employé au vu de son uniforme. En plus d’une taille impressionnante, il était particulièrement musclé, une sorte de taureau humain. Son visage lacéré était figé, comme coulé dans de la cire. On y distinguait clairement une expression de terreur et d’horreur. C’était un « Rêveur ». Il s'est dirigé lentement vers moi, je me suis mise à courir en direction de la sortie. Quelques secondes plus tard, une force titanesque m'a percutée et j'ai perdu connaissance en m’écrasant sur le carrelage. 
Je me suis réveillée au même endroit, avec une formidable douleur aux os. Le géant était là, en boule et grattant le sol. À côté de lui gisaient Tim et Francis, écrasés sur le sol. Je me suis retenue de pleurer, c’était de ma faute, mais je ne pouvais pas craquer. Ma fille et les autres enfants dépendaient de moi. Toujours étendue sur le sol, je réfléchissais à une solution. Ces choses, les Rêveurs, étaient des personnes laissées presque vivantes par leurs songes. Ils perdaient toute humanité et devenaient des sortes d’automates au comportement répétitif et prévisible. Ils n’avaient ni besoin de manger, ni de dormir ou de déféquer. Des robots à jamais terrifiés... Tous n'étaient pas violents, mais ceux qui l'étaient faisaient preuve d’une grande sauvagerie. L’unique chose qui subsistait de leur ancienne vie était une expression de terreur perpétuelle.


Pour m’en sortir, il fallait juste comprendre ses mécaniques. Pourquoi il m’avait laissée vivante et pourquoi il m’avait agressée. Je me suis doucement relevée, puis l’un de mes os a craqué. Le monstre s'est immédiatement retourné et m'a fixée. J'ai fait un léger geste et il s'est levé. J'ai ainsi compris son fonctionnement. J’ai simplement attendu qu’il reprenne sa position pour de nouveau bouger. C'était une espèce de partie de un, deux, trois, soleil infernal. J'ai réussi à m’en sortir et à regagner la camionnette. La nuit était déjà bien avancée. À peine au volant, j’ai éclaté en sanglots.   

    
Je n’ai pu rapporter que quelques friandises à mes protégés, pris dans un distributeur sur le chemin. Il était tard et tout le monde dormait lorsque je suis rentrée à l’hôtel. Il n’y avait que Mickaël, notre Rêveur à nous. Comme d’habitude, il était au comptoir à écrire avec son crayon imaginaire sur une feuille imaginaire. Mickaël était notre mascotte en quelque sorte, et mon confident aussi. Le genre de type qui ne vous coupe pas et vous écoute toujours jusqu’au bout. Évidemment, je lui avais mis un masque amusant de Winnie l’ourson pour ne pas que les gamins soient effrayés, doutant que ce soit encore dérangeant pour lui. Je me suis assise à côté de lui, lui racontant ma sale journée. « Je suis fatiguée, j’aurais vraiment besoin de vacances… J’ai tellement merdé, Mickaël, j’ai tellement merdé... ». J’ai brusquement arrêté ma complainte quand j’ai entendu un hélicoptère et des voix à l’extérieur. Des gens hurlaient avec un mégaphone. Je me suis mise à la fenêtre pour observer subrepticement la scène.    

    
Trois jeunes gens portant des masques à gaz, avec le symbole de la croix rouge dans le dos. Ils venaient de se poser avec leur hélico dans une rue dégagée. « Nous sommes ici pour vous aider, nous sommes les secours ». Ils progressaient dans la rue et se rapprochaient dangereusement de l’hôtel. « Si vous nous entendez, nous avons un moyen de transport ». Ils m'ont dépassée sans me remarquer, immense soulagement. Je suis rapidement montée à l’étage afin de suivre leur avancée. « Nous voulons vous aider... ». J'ai remarqué des signes de nervosité dans le petit groupe, pauvres d’eux… Puis, ils ont vu Scrooge. Un Rêveur attendant à un arrêt de bus et devenant agressif si l’on s’approchait trop de lui. Les enfants l’ont appelé ainsi, car ils le considèrent comme le papy grincheux du quartier. « Monsieur, monsieur, nous sommes de la croix Rouge. Est-ce que vous allez bien ? », s’est époumonée une voix féminine, toujours avec le mégaphone. J’étais trop loin pour entendre le reste de la scène, j'ai seulement pu voir Scrooge massacrer la jeune femme puis être maîtrisé par ses deux comparses. Ils ont tiré leur amie loin de là, puis ça a été aux songes d’arriver… J’ai préféré aller dormir plutôt que de voir la boucherie.    

    
Avant de me coucher, j’ai été embrasser ma fille. Elle dormait comme un bébé, la voir paisible était un soulagement. Elle a ouvert les yeux :    
« Salut, maman, m'a-t-elle dit, encore à demi-endormie.    
Coucou, ma puce.
Tout s’est bien passé ?  
Je t’expliquerai ça demain, en attendant dors, s’il-te-plaît. » Je ne voulais pas lui gâcher sa nuit, elle serait suffisamment triste demain.    
« Tim et Francis ne sont pas revenus, c’est ça ? Comme Léo ? » Ses yeux étaient humides, mais je ne voulais pas lui mentir. Je n'ai pas répondu.    
« Ce n'est pas de ta faute, je sais que tu fais ce que tu peux... ». Elle m'a souri, même si je sentais qu’elle se forçait.    
« Malheureusement, ce n’est pas toujours assez. Je te promets que ça n’arrivera plus ». En effet, j’avais pris la décision de partir seule à présent.    
« Je t’aime maman.   
Je t’aime, ma puce. »
En quittant la pièce, je l'ai entendue pleurer contre son oreiller.    

    
Je me suis écroulée sur mon lit, assommée par la fatigue. J’ai émergé tôt le matin afin de trouver un déjeuner aux petits, ils en auraient bien besoin pour surmonter la terrible nouvelle. J'ai réussi à trouver mon bonheur au sein d’une petite épicerie. Un véritable coup de chance : il y avait pas mal de réserves et de quoi vivre une ou deux semaines en rationnant. Enfin, le rationnement commencerait à partir de demain. Aujourd’hui, j'allais lâcher un peu de leste. J’ai chargé le tout dans la camionnette. On était en fin de matinée lorsque j'ai pris la direction de chez moi. Arrivant sur place, je me suis garée devant les portes. C’était étrange, l’hélicoptère avait disparu. Puis un vent de panique m'a secouée : la porte était défoncée. Je suis rentrée en trombe dans le bâtiment en hurlant chacun des noms des enfants, en hurlant le nom du mien. Il n’y a eu aucune réponse. L’endroit avait été retourné de fond en comble, les maigres réserves, pillées… J'ai repris espoir quand je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de cadavre non plus. C’était un enlèvement ! Il fallait que c’en soit un… J'ai glissé un couteau de la cuisine dans ma botte et suis partie sauver mes protégés.    

_____
    
Pendant des semaines, j’ai remué le moindre coin de cette putain de ville fantôme : interrogeant tout les survivants, pistant tous les véhicules, examinant tous les bâtiments pouvant accueillir autant d’enfants… Malheureusement, les très rares rescapés n’étaient plus que des ombres d’êtres humains. Des fous solitaires, de petits groupes paranoïaques ou même des sauvages… Durant cette période, de nombreuses choses me sont arrivées, mais ce n’est pas le sujet. Peut-être le raconterai-je un jour. Quoi qu’il en soit, c’est plus de trois mois après l’enlèvement que j’ai trouvé mes premières pistes. C’était dans un immeuble, le dernier appartement du dernier étage du bâtiment. J'ai été étonnée de trouver de l’électricité fonctionnelle. Probablement grâce à un panneau solaire ou à une éolienne, quelque chose comme cela. L’habitation était très grande, plusieurs chambres, un grand salon. Un 80m² au minimum. Une odeur épouvantable empestait le lieu, une odeur de pourriture infâme. Elle venait de la chambre du fond. Je m’y suis rendue et ai vu un homme étendu sur son lit, une boîte d’antidépresseurs vide et une bouteille de vodka à côté de lui. Le soleil éclairant la pièce avait accéléré la putréfaction du corps et les insectes se repaissaient déjà de sa chair morte. En fouillant l’endroit, j'ai rapidement trouvé une caméra à l’aspect usée.

L’homme tenait une sorte de journal intime relatant entre autres des moments de vie avec quatre enfants. Il y a décrit avec fierté comment il avait vaincu son songe. Une masse grouillante de vers voulant le dévorer. J'ai souris à l’ironie de la situation. Plus les vlogs (si je puis dire) avançaient dans le temps, plus le ton s’assombrissait. Les enfants étaient de moins en moins bien portant. Il confiait sa difficulté à trouver de la nourriture, sa peur des autres survivants, des rêveurs et l’approche de la puberté de l’aîné. L’ambiance au sein de la famille était extrêmement glaciale, presque explosive à mesure que le temps s'écoulait. Les conflits étaient réguliers et les maladies courantes. Puis, il a rapporté une crainte ramenée de son expédition quotidienne. Le père était avec son fils en quête de vivres lorsqu’ils ont remarqué un groupe de gens en treillis armés fouiller un supermarché. Les deux se sont fait remarquer puis poursuivre par les militaires. L’homme a été blessé à la jambe, mais ils sont tout de même parvenus à s’enfuir. Le type était visiblement désespéré, car sa blessure l’empêchait de sortir et son fils devait prendre le relais. Ce dernier tentait alors constamment de prendre l’ascendant sur son paternel. La nourriture s'est faite de plus en plus rare. Les enfants, de plus en plus faible. Puis un jour est venu où le fils est revenu de son expédition quotidienne avec autre chose que des conserves. Le commando était avec lui et s’est emparé des gamins. L’homme a essayé par tous les moyens de protéger sa progéniture, mais sans succès. Il s'est retrouvé seul, pleurant son impuissance. L’ultime entrée le dépeint lui, avec de la vodka et des médicaments, offrant une dernière confession à son très improbable public.    

    
Il était donc probable que ces types fussent les mêmes ravisseurs que ceux de ma fille. Qui plus est, il était possible qu’ils opérassent dans ce coin ou non loin d’ici. Il fallait que j’inspecte en détail cet arrondissement. Ce que j'ai fait méthodiquement. Cependant, ce n'est non pas dans le coin, mais dans un quartier adjacent que j’ai atteint mon but. Devant un immense magasin, sur une place dégagée, j'ai vu l’hélicoptère. Ce dernier était laissé seul, mais partiellement rempli avec des stocks de nourriture, vêtements et autres produits de nécessité.    

    
Je me suis infiltrée par une porte réservée au personnel, prête à bondir au moindre mouvement. Le lieu était très sombre et des bruits de gémissements brisaient le silence. Je me suis rapprochée d’un immense atrium, éclairé par un toit en verre en son centre. Celui-ci était recouvert d’une étrange toile d’araignée. Dans chaque endroit sombre, la toile s’était répandue si bien que tout passage était impossible sans couper. Le plus perturbant était que le tissu n’était pas fait de soie, mais de tendons et de chair. Elle suintait de sang et soutenait des cadavres à demi dévorés. Un songe éveillé. Ce n’était pas la première fois que j’en voyais un. Je ne savais pas pourquoi, les songes arrivaient parfois à s’émanciper de leur proie après l'avoir tuée. Je n’ai pas besoin d’expliquer à quel point ils sont dangereux.


J’ai observé la scène et vu des hommes en habits militaire empêtrés, emprisonnés dans des cocons de peaux et de pus. Je suis restée à bonne distance de la scène, contournant discrètement le centre afin d’atteindre ce que j’ai identifié comme un débarras. Les cris et hurlements des victimes me permettaient d’éviter de me faire repérer en masquant le bruit de mes pas. Dans ce qui avait été une boutique de chaussure, il y avait des sortes de grandes caisses faites en nerfs, en os et reliés par de la chair tendue. À l’intérieur, il y avait une immense quantité d’affaires appartenant aux victimes, très certainement. Pendant que je cherchais des armes, j'ai vu la bête immonde.


D’un angle sombre près du sommet, elle a surgi. Une araignée immense de plus de deux mètres ; une araignée croisée avec un humain. Ses pattes étaient immenses et son corps rabougri. Enfin, pas vraiment un corps, mais une immense tête parodiant celle d'un cinquantenaire. Des bajoues énormes, un nez minuscule, une petite barbe et des yeux complètement proéminent cernés de lunettes ronde à gros carreaux incrustées dans la chair. Les huit pattes étaient des jambes extrêmement poilues. L’extrémité était faite de mains griffues colossales complètement disproportionnées en comparaison avec le reste de la créature. Elle s’est tranquillement approchée d’un soldat terrifié et, à l’aide de ses griffes, l’a écorché délicatement afin d'en manger la peau. On aurait dit une sorte d’apéritif abominable. J'ai profité des hurlements pour chercher le plus vite possible une arme, et bingo, une kalachnikov chargée. Heureusement que ce n’était pas la première fois que j’en tenais une. 

Le monstre, après avoir goulûment consommé la moitié de l’épiderme, s’est arrêté. Il a ouvert la bouche et vomi une quantité astronomique de sang, et simultanément, à l’aide de ses pattes, a sorti des tendons et des nerfs du liquide qu’elle a tissés pour embaumer le pauvre gars. Je me suis cachée derrière un présentoir, ai ajusté ma cible et retenu ma respiration. Mes trois balles ont fait mouche. Les mains ont lâché prise et l’immondice est tombée au sol. Visiblement surprise et paniquée, elle s'est précipitée sur sa toile avec une agilité extraordinaire. Bien que je me fût caché, elle m'a repérée. En un instant, elle m'a craché du sang en ébullition tout en se déplaçant afin de se rapprocher de moi. Retranchée derrière mon abri plutôt long, je me suis décalée de quelques mètres. Je savais qu’elle n’avait pas remarqué, car le liquide continuait d’affluer, commençant à faire fondre le bois. Du bout de ma cachette, je me suis préparée, ai refait les gestes d’usage puis me suis relevée. La nouvelle salve a eu le même succès, bien que la chose fût en mouvement. Le cri qui a retenti était ignoble et profondément dérangeant. Elle s'est précipitée vers le sommet de sa toile et a sauté à travers la vitre. Je l'ai perdue de vue, je savais cependant,qu’elle ne reviendrait pas de si tôt. Pas avant de s’être remise de ses blessures.    

    
Je me suis approchée d’un des soldats encore conscient. C’était un jeune, même pas vingt ans.    
« Merci, merci, sauvez moi. Je vous en supplie ! m'a-t-il suppliée.    
Où est votre base ? » Mon ton était sec, cassant.    
« Je… Quoi ? Je ne peux pas vous le dire. Je vous en prie... » Il y avait de l’incompréhension dans ses yeux, puis un éclair de lucidité.    
« Je ne me répéterai pas, parle ou crève.    
Je parle et vous me libérez, d’accord ? » Ce petit con voulait négocier avec moi ? Quel culot !    
« PARLE, PETITE MERDE ! » Ma colère n'était pas feinte. J'ai sorti mon couteau, j’allais être moins gentille si ce connard ne répondait pas. Il a dégluti quand il a vu cela.    
« Nous sommes dans une ancienne usine reconvertie, au sud de cette position. Vous suivez la route et vous devriez voir une colonne de fumée, c’est là. Détachez-moi, pitié, je n’ai jamais approuvé les raids... ».    
Je lui ai tiré une balle dans la tête. C’est la seule sortie que je pouvais et voulais me permettre. Aucune de ces ordures n’allait s’en tirer impunément. 

Texte de Wasite

Spotlight : D'amour et d'eau fraîche

La fête battait son plein dans cette grande propriété du sud de la France. Le mariage de Jeanne et Paul ne pouvait être plus parfait. Après leur vœux à l'église, ils s'étaient tous réunis dans un château loué pour l'occasion.


Jeanne avait aimé Paul dès le premier regard. Toujours vierge, elle s'était gardée pour l'Homme de sa vie, et elle l'avait enfin trouvé. Il était tellement beau, Paul, et tellement pur. Elle se sentait bien quand elle s'abandonnait dans ses bras rassurants, et elle attendait avec impatience le soir où elle pourrait enfin offrir son innocence à son prince de la nuit.


Paul, de son côté, avait succombé à sa dulcinée dès le premier jour. La nature avait offert à sa belle des yeux d'un bleu profond et des cheveux blonds, aussi clairs et beaux que la lumière du jour. Elle avait un visage d'une pureté et d'une blancheur qu'il n'avait jamais vu auparavant. Il ne pouvait vivre sans elle et leur amour survivrait jusqu'au-delà de la mort elle-même.


Oui, Jeanne et Paul formaient vraiment un couple parfait. Et sous la chaleur de ce superbe soir d'été, ils savaient qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. L'orchestre jouait des valses de Vienne. La joie régnait parmi les invités. Un parfum de rose et de chèvrefeuille embaumait l'air et les jeunes mariés menaient la danse dans ce tableau estival.


Un dernier verre, une dernière danse, et tout le monde regagne sa chambre. Le couple s'est éclipsé depuis longtemps déjà dans sa suite et goûte enfin à l'amour dans son plus simple appareil.


Mais le jardin n'est pas totalement vide. Tandis que tout le monde est déjà dans les bras de Morphée, un invité surprise traverse le jardin. Quel dommage, il n'a pas pu profiter de la fête. Et puis ce voyage l'a épuisé et affamé. Impossible de dormir sans avoir mangé un morceau. Par chance, ce n'est pas la nourriture qui manque.


Jeanne a toujours eu le sommeil fort léger. Si bien que le moindre bruit la sort de ses rêves. Et les bruits de pas dans l'étage du dessous ne font pas exception. Qui donc peut bien être levé à cette heure de la nuit ? Sans savoir pourquoi, un frisson lui parcourt le corps. Mais, à maintes reprises, son imagination débordante lui avait joué des tours. Ce n'est sûrement rien, se dit elle, et puis tant qu'il est là, il ne peut rien lui arriver. Elle se rendort doucement dans les bras de son bien aimé. Il est si rassurant, si doux, surtout quand il dort.


Notre invité surprise a enfin trouvé son repas. Lui aussi a le droit à la fête après tout. Il traverse la salle de bal et se dirige vers le garde-manger.


Alors que le calme est revenu, un grincement perce le silence dans la chambre des mariés. Mais Jeanne ne se réveille pas cette fois ci, si bien qu'elle ne voit pas que l'invité surprise l'observe juste à côté de son lit. Elle ne sent pas non plus la chaude respiration sur son coup gracile.


Et puis, tandis qu'elle essaie désespérément de crier, notre fureteur guilleret goûte à son met préféré. Aucun problème, il a largement de quoi faire un festin de roi ce soir.

Texte de Lefantomenoir

La salle d'attente

Numéro 108 603 707 791 !


Je viens enfin d'avancer d'un petit pas. Combien de fois ai-je fait cela ? Je ne m'en souviens même plus. Cela fait une éternité. Je suis là, faisant la queue, avec des milliers... non, des milliards d'autres personnes. Hommes, femmes, enfants, de tous âges, de toutes ethnies... Tout le monde patiente. L'un derrière l'autre. Avec une discipline remarquable.


Numéro 108 603 707 792 !


Encore un pas. Et ce ne serait pas le dernier. Après tout, j'ai le numéro 108 668 511 788...
Depuis combien de temps suis-je là ? Je crois qu'à mon arrivée, ils en étaient au numéro 108 603 666 128. Je peux faire le calcul... de tête. Après tout, j'ai le temps... Donc, voyons voir...
108 603 707 792 - 108 603 666 128... 41 664 !


Numéro 108 603 707 793 !


Donc, 41 664 personnes sont passées depuis mon arrivée ici... Et le temps qu'il faut pour qu'une personne soit traitée... Je dirais... 1 minute. Environ. Donc... 41 664 minutes... divisé par 60... ça fait 694,4 heures... et le tout divisé par 24.. 28,9 environ.
Donc ça va faire presque un mois que je suis dans cette file d'attente...


Numéro 108 603 707 794 !


Un mois passé ici... Je vais devenir fou. Vous savez ce que c'est d'attendre, non ? Comme dans la salle d'attente de votre médecin. Ou dans la file d'attente à la poste... C'est l'enfer non ? Et bien, au moins, vous, vous aviez de quoi vous divertir en attendant. Smartphone, magazine, ou même discuter avec les autres...


Numéro 108 603 707 795 !


Alors qu'ici, il n'y a rien de tout ça. Aucune télé. Aucun magazine... Et je ne peux même pas tourner la tête ou ouvrir la bouche. Mon corps ne m'obéit plus. Il n'y a que mon esprit, coincé dans ce corps, qui est lui même coincé dans cette file d'attente.


Numéro 108 603 707 796 !


La seule chose que je peux faire, c'est penser... Ah, essayons de voir combien de temps il me reste avant que ce soit mon tour... Mon numéro... Moins le numéro actuel... Hum... Mon Dieu !  64 803 992... Soit, en reprenant les mêmes calculs que tout a l'heure...
Environ 45000 jours...
125 ans...


Putain.


Numéro 108 603 707 797 !


Le pire, c'est que je ne sais pas quoi choisir entre ma situation, et ce qui m'attends... Au fur et a mesure que je m'approche, il fait de plus en plus chaud... J'imagine déjà le pire. Essayons de ne pas y penser et de faire le vide...


-----------------------


Numéro 108 638 411 777 !


Je me suis suffisamment approché pour savoir quel était ma destination. Cette chaleur... ces cris de douleurs.
C’est l'Enfer.
Je suis donc mort.
Les tourments éternels m'attendent. Et je ne peux rien y faire. J'ordonne à mon corps de s'enfuir, mais rien y fait.
Nous marchons tous irrémédiablement vers notre damnation, en file indienne, pas à pas, comme des Lemmings.
Enfin, je suis encore sauf pour quelques années.


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Numéro 108 660 741 369 !


Je n'en peux plus. Je n'en peux plus.
Cet ennui est pire que l'enfer.
Je veux que tout ceci aille plus vite. Je préfère encore la damnation éternelle que rester ici plus longtemps.
C'est ici, l'Enfer. Pas ce qui est derrière cette porte.


---------------------


Numéro 108 668 511 787 !


Je suis le prochain...
Cette chaleur... Ces cris à vous glacer le sang...
Je regrette ce que j'ai dit. Je ne veux pas y aller.
Je ne veux pas savoir ce qu'il y a derrière cette porte.
Mon dieu, aie pitié de moi.
Aie pitié !


Numéro 108 668 511 788 !
« Ou...Oui ! C'est moi !Déclinez votre identitéJe m'appelle... Kaleb Musset. Je suis écrivain, et...Kaleb Musset, hein... Numéro 108 668 511 788 ? Il y a un soucis.Un... Un soucis ?  Oui. Ce n'est pas vous qui êtes inscrit sur notre registre. Ça arrive quelques fois, quand deux personnes avec le même nom meurent l'une proche de l'autre. Mais c'est extrêmement rare.Et maintenant ?Toutes nos excuses. Nous allons vous renvoyer.Me renvoyer ? Attendez, je... »


Mon esprit quitte de nouveau quitté mon corps. Pendant qu'il s'envole, je peux apercevoir mon corps, resté la, en tête de la file d'attente. Il se métamorphose. Un autre esprit le rejoint.
Je n'ai pas compris, jusqu'à ce que je me réveille.
Je gis sur le sol. J'ai mal partout. Au-dessus de moi, les secours se félicitent.


 
« Nous l'avons ramené ! Il est vivant !
 
Je... Qu'est-ce qui s'est passé ?

Monsieur, vous avez eu un accident de voiture. Votre cœur avait cessé de battre ! Vous étiez cliniquement mort... C'est un miracle que vous soyez revenu à la vie ! »

À coté de moi est étendu quelqu'un.

 
« ... Par contre, je suis désolé. Mais votre femme vient à l'instant de nous quitter. Nous n'avons rien pu faire. » 

Texte de Kamus

Spotlight : Harold

Bonjour à tous et bienvenue sur le premier post du projet Spotlight ! Si vous avez suivi, vous savez que nous parlons depuis un moment de transférer ici, sur le Nécronomorial, les éventuels nouvelles qui n'auraient pas leur place sur CFTC, ayant été publiés avant la création des critères de sélection. Et vu qu'il s'agit de vieux textes, c'est une parfaite occasion de les découvrir pour les nouveaux lecteurs, ou de les redécouvrir pour les plus anciens ! Bien évidemment, ils passent aussi par une petite phase de correction, les plus anciens n'ayant pas vraiment bénéficié de ce soin. Leur publication se fera donc tous les mercredi jusqu'à épuisement desdits textes. Et chaque dimanche, venez comme toujours retrouver un texte inédit. Il ne me reste qu'à vous souhaiter une bonne lecture !


Il y avait un vieux fermier en Arizona qui possédait la meilleure ferme du domaine. Tout le monde y disait que ses cultures étaient les meilleures et ils venaient de toute part afin de lui acheter ses denrées. À chaque fois qu'on lui demandait comment il faisait pour obtenir d'aussi bonnes cultures, le vieux fermier répondait que le mérite revenait à son épouvantail.

« Ce vieil épouvantail est le seul que je doive remercier, répondait-il. Il fait en sorte que ni les corneilles, ni les bestioles ou les rongeurs ne s'approchent de mes cultures ».

Le vieux fermier avait façonné l'épouvantail de ses propres mains, et quelle effroyable apparence il lui avait donné ! Il avait passé des mois à travailler dessus afin de le rendre aussi effrayant que possible. Il savait à quel point il était important d'éloigner les nuisibles de ses plantations. Alors il lui avait fait d'énormes bras de paille qui s'étendaient sur deux mètres, ainsi que des jambes tellement longues que le vieil épouvantail était aussi grand qu'un arbre.

Mais la chose la plus effrayante sur cet épouvantail était sa tête. Le fermier l'avait sculptée lui-même dans une immense citrouille. Il avait passé des jours et des nuits innombrables à perfectionner son modèle jusqu'à ce qu'elle soit parfaite. Le visage de l'épouvantail était si grotesque, si laid, que même le fermier était parfois effrayé en le regardant. Toutefois, c'était vraiment efficace, faisant fuir tout rongeur ou oiseau qui s'aventurait trop près.

La ferme voisine appartenait à de jeunes hommes qui étaient frères et qui se nommaient Josh et Harold. Ils étaient fainéants et n'avaient jamais travaillé leur terre, si bien que leur récolte était mauvaise. Aussi, ils étaient jaloux du succès qu'avait leur voisin, le vieux fermier, et décidèrent un jour de comploter contre ce dernier. S'ils pouvaient le conduire à la faillite, ils pourraient alors reprendre en main sa ferme et produire plus d'argent !

Alors, une nuit, les deux frères décidèrent de se rendre furtivement sur la terre du vieux fermier. Ils volèrent son précieux épouvantail et le ramenèrent dans leur propre maison, où ils le cachèrent dans un vieux placard, ainsi personne ne le trouverait jamais.

Le jour suivant, le fermier se réveilla pour découvrir que son hideux épouvantail n'était plus à sa place, et que toutes ses cultures étaient en train d'être mangées par les rats et les corneilles. Il tomba à genoux et pleura, sachant que sa ferme courait à sa ruine. Pendant ce temps, les frères Josh et Harold, qui regardaient la scène depuis leur propre propriété, ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant les larmes de douleur du vieil homme.

Entendant les rires, le vieux fermier vint les voir et leur demanda s'ils savaient ce qui était arrivé à son épouvantail. Les frères le regardèrent droit dans les yeux et lui répondirent qu'ils n'avaient pas la moindre idée de l'endroit où sa précieuse création pouvait être.

« Mais vous savez, je vais être en faillite et obligé de vendre ma ferme si je ne peux le retrouver ! », dit-il.

Josh rit simplement devant le vieil homme, et répondit :
« C'est pas de bol, n'est ce pas ? »
Ça craint d'être à votre place ! » gloussa Harold.

Le vieux fermier marcha doucement vers sa maison, la tête baissée dans la défaite et l'abattement.

Cette nuit-là, Josh et Harold eurent le sommeil agité. Non pas qu'ils eussent quelque remord, mais parce qu'ils ne pouvaient ôter de leur esprit l'image du visage tordu de l'épouvantail. Ils finirent par se dire qu'ils ne parviendraient pas à trouver le sommeil aussi longtemps que cette effrayante tête de citrouille serait dans leur maison. Alors, ils se levèrent et trainèrent l'épouvantail en dehors du vieux placard. Harold prit une batte de baseball et brisa la tête de l'épouvantail, si bien qu'il ne resta plus que quelques bouts de citrouille éparpillés sur le sol. Les frères balayèrent les morceaux et les jetèrent aux ordures. Ils retournèrent ensuite au lit et s'endormirent bien vite, parvenant enfin à oublier l'affreux visage de l'épouvantail.

Peu de temps après minuit, Josh et Harold furent réveillés par des bruits de raclement et de griffure sur la porte de leur chambre.

« T'as oublié de mettre le chien dehors ? demanda Harold, endormi.
On... on... on n'a pas de chien... » balbutia Josh.

Soudain, la porte de la chambre s'ouvrit et un long bras de paille solitaire serpenta à travers l'ouverture. Puis un autre bras battit le sol, suivi par de longues jambes de bois. Les deux frères eurent le sang glacé par la peur et purent seulement observer avec horreur comment le corps décapité de l'épouvantail se dressait sur ses jambes et comment ses énormes bras de paille se tendaient vers eux dans les ténèbres.

Harold eut un frisson d'effroi tandis qu'une griffe de paille se refermait autour de sa cheville et cria aussi fort qu'il pouvait. Il supplia son frère de l'aider. Mais Josh courait déjà vers la sortie de la chambre. Fuyant dans la terreur, il se rua vers le couloir, percuta la porte d'entrée et poursuivit son chemin vers la route éclairée par la lune.

Il courait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, reprenant son souffle et hurlant comme jamais il n'avait hurlé. Comme il passait devant la maison voisine, il vit le vieux fermier se tenant à sa porte. Au clair de lune, il pouvait voir le vieillard le fixer avec un étrange sourire aux lèvres.

Josh continua de courir pieds nus sur le gravier. Il jeta un regard derrière son épaule et vit quelque chose qui l'effraya au plus profond de son âme. Il vit que l'épouvantail longeait la route derrière lui. La chose gagnait de plus en plus de terrain, se rapprochant encore et encore. Mais ce ne fut pas la seule chose qu'il remarqua. Il vit que l'épouvantail avait une toute nouvelle tête. Une tête tout à fait semblable à celle d'Harold.


Traduction d'Onizuka-San. Le texte original n'est plus disponible.

De simples songes - Chapitre 1

Chapitre 1


Des cris, partout des hurlements, dans les rues, les maisons ou dans le métro. Paris s’était transformée en un capharnaüm cauchemardesque. « Que s’est-il passé, maman ? », me demande ma fille. Tout ce que je peux lui raconter est l’apparition des « Songes », comme je les ai appelés. C’était un jour sans particularité, un jour banal. J’attendais à Châtelet ma ligne lorsqu’un clochard a commencé à hurler puis à courir pour aller s’effondrer quelques mètres plus loin sous l’effet de l’alcool. Il interpellait les passants, qui l’ignoraient. Mon métro est arrivé et je l’ai pris. C’est en regardant par la fenêtre que j'ai vu un militaire mettre en joue quelque chose d’invisible. Il a tiré et les balles ont ricoché dans tous les sens, touchant de nombreuses personnes. Une vitre proche de moi a éclaté et une vieille a eu le crâne fracassé par une cartouche de FAMAS. Le véhicule avait déjà commencé à avancer et a continué sa course à pleine vitesse. Les gens ont paniqué et se sont mis à courir en désordre. Je me suis collée le plus possible sur une parois afin d’éviter tout mouvement de foule. Quelques personnes sont devenues violentes et en ont agressé d’autres, la confusion était à son paroxysme. Bien sûr, il y en avait certains qui immobilisaient les fous, et qui ont ainsi ramené un semblant de calme. Jusqu’à qu’ils deviennent agressifs à leurs tours. La rame s'est transformée en un véritable champ de bataille où tout le monde se battait contre tout le monde. Je me suis accroupie, me faisant la plus discrète du monde. Le métro prenait de plus en plus de vitesse. Les rapides coups d’œil par les carreaux me permettaient de voir que la machine ne se stoppait pas aux stations et que ces dernières étaient dans le même état que le wagon. Avec des soldats armés jusqu’aux dents en plus… C’est à ce moment que j’ai entendu un bruit sourd de collision, on venait de percuter quelques choses. Je me suis cognée la tête contre une rambarde et ai perdu connaissance.       
 
 
En émergeant, la première chose que j'ai vu était un homme de solide constitution, couvert de sang, en train de forcer les portes avant. Partout autour de moi, il n’y avait que des cadavres. Le sol était couvert de sang et de tripes. Le souvenir de ce spectacle m’a empêché de dormir pendant longtemps. Hagarde, je me suis levée et dirigée vers le type. C’était une sorte de loubard encapuchonné avec un sweat de marque et un jogging. Il a tourné la tête vers moi et a reculé de quelques pas. « Recule, putain ! » Je ne parvenais pas à répondre. « Je te dis de reculer, salope. Tu vas pas m’avoir, putain. » Tout en me fixant du regard, il a ramassé un bout de barre de fer arraché de l’engin et l'a brandi dans ma direction pour me tenir en respect. Il n’osait toutefois pas m’approcher. En effectuant de petits pas en arrière, j'ai reculé, mais ai trébuché sur un corps. Pendant que je me remettais sur mes pieds, il a saisi l’occasion pour ouvrir les portes et s’enfuir de la rame. Quelques minutes après, je lui emboîtais le pas. Au moment de sortir, j'ai senti une odeur d’eau de Cologne bon marché et de tabac froid. Les larmes ont envahi mes yeux, mais j'ai vite repris le contrôle de la situation.       

       
Il n’y avait pas de lumière dans le souterrain, je m’éclairais à la lumière de mon portable. Les seuls sons perceptibles étaient ceux d’une lointaine fusillade et de la course du jeune homme de tout à l’heure. Il s’est brusquement arrêté et a hurlé des mots que je ne comprenais pas, à cause de la distance. Il a poussé de longs cris qui s’éloignaient de plus en plus, comme si le garçon était traîné. Je me suis naturellement stoppée et ai songé à faire demi-tour. C’était malheureusement impossible, car le tunnel était bouché par le métro accidenté, et le bruit de fusillade venait de l’autre côté. J’ai attendu un peu de temps et me suis avancé prudemment. Tout était silencieux. En m’avançant, j'ai remarqué que le chemin était souillé par une petite flaque de sang. En son centre, il y avait un doigt coupé. D’abord horrifiée, j'ai vite noté que la coupure n’était pas net. Il y avait des traces de dents humaines. La flaque était complétée par une petite traînée de sang longue de plusieurs mètres et bifurquant sur une porte réservée à la maintenance. Le plus affreux était les ongles incrustés dans le sol sur le chemin. Je me suis détournée de l’entrée et ai continué ma route, la mort dans l’âme. À mesure que je récupérais toute ma tête, je devenais de plus en plus anxieuse pour ma fille. J’espérais qu’elle avait eu le réflexe de se cacher, bien qu’elle n’eût que 8 ans. Mon unique objectif était de foncer à son école pour la sauver et ensuite quitter la ville. Des douleurs violentes sur mon bras m'ont sortie de mes pensées. J'ai regardé et vu que mes anciennes cicatrices s’étaient rouvertes. Elles brûlaient, autant que lorsque je les avais reçues. Cela ne m’a pas empêchée de continuer ma route.       

       
L’odeur d’eau de Cologne et de tabac empestait de tous les côtés. Je faisais mon possible pour me ressaisir, pour ne pas céder à la panique. Et là, des bruits de pas derrière moi. J'ai tourné la lampe torche de mon téléphone vers leur provenance. Il était là, lui, j’aurais pu reconnaître cette silhouette entre mille. Sa veste, son chapeau melon, cette démarche nerveuse et peu assurée… Tranquillement, il s’avançait en fredonnant sa chanson favorite. Lie lie lie de Serj Takian.       
« My baby, my baby,/ let me know because you love me,/ you love me/ Let me go »       
Il m’était impossible de bouger, cela ne pouvait être qu’un délire post-traumatique.       
« And you're my lover, you pay me/ Twice my size/ And on your knees you lay/ In my thighs ».       
Cette voix rocailleuse et chargée de colère était bien la sienne. De toutes mes forces, j'ai lutté contre ma tétanie. Il était presque à portée de moi, je pouvais discerner sa barbe mal entretenue, ses joues creuses, et même ses yeux dilatés. Il a tendu ses bras, comme s’il voulait une accolade.       
« Take my hand and lets end it all/ She broke her little bones/On the boulders below/ Take my hand and lets end it all ».       
J’ai couru, je ne l’ai jamais fait aussi vite. Je ne sentais même pas le brasier dans ma poitrine, ni les écorchures dues aux multiples chutes d’une fuite effrénée dans le noir le plus total.       

       
C’est essoufflée que j'ai grimpé sur une station déserte. Impossible de me souvenir laquelle. Seules les lumières des issues de secours éclairaient la pièce. J’entendais des gémissements venant des recoins. Le sol était irrégulier, meuble et humide. Il ne fallait pas regarder, je ne pouvais me permettre un traumatisme supplémentaire. J'ai pris la première sortie pour regagner la surface. Le soleil était déclinant, une fin d’après-midi probablement, et les rues désertes. Chose impensable à Paris. J'ai tenté d’appeler la police, les pompiers, l’école, et même le service client, mais personne n'a décroché. Je me suis repérée à l’aide de mon portable : à mon grand désarroi, j’étais sacrément loin de ma fille. J'ai essayé de forcer les voitures à proximité sans succès, j’avais perdu la main. Il fallait donc continuer à pied. Au bout d’un certain temps, j'ai vu une voiture arriver et se garer brusquement près d’un centre commercial. Un homme craintif en est sorti et s’est engouffré dans le magasin, faisant fi de mes interjections. Encore endolorie par mes blessures, j'ai mis une bonne dizaine de minutes avant de pénétrer, à mon tour, le lieu.       

       
L’endroit avait visiblement été pillé, mais au moins l’électricité fonctionnait encore. J'ai cherché le type, mais il avait comme disparu. C'est alors que j'ai remarqué un cadis aux trois-quarts remplis devant l’entrée réservée au personnel. Elle n’était pas verrouillée. L’homme était bien là, ligoté sur une chaise au centre, nu avec ses vêtements éparpillés autour de lui. Sa mâchoire était déboîtée, comme si l’on avait enfoncé un énorme tuyau dans sa gorge. Il a voulu parler, cependant aucun son n'est sorti de sa bouche. Après un rapide tour visuel de la pièce, je me suis précipitée pour le détacher tout en lui demandant son nom.       
« Tu sais pourquoi le petit Timmy est riche ? » La voix aiguë et criarde venait de nul part. J'ai regardé tout autour de moi, alarmée, guettant le moindre mouvement.       
« Car le silence est d’or, ahahahah ».       
Un visage, ridiculement petit, est sorti d’un recoin sombre, un visage blanc avec un gros nez rouge et un sourire peint jusqu’aux oreilles. « Je suis triste, tu sais, car je n’ai pas réussi à faire de la corde à sauter. En même temps, la mienne est trop petite. Regarde ! », a-t-il dit en me lançant un étrange os triangulaire entouré de chair.        
« Oh la la, à part parler, elle ne sert vraiment à rien ! Ahahahah ».       
C’est alors que le clown s’est avancé. Le reste de son corps était ignoble. Des jambes minuscules avec des pieds immenses, un ventre proéminent. De telle sorte qu’il en était plus large que haut. Ses bras étaient de longueurs inégales. Il y en avait un qui traînait sur le sol et l’autre qui tombait à peine plus bas que les épaules. Le premier avait des doigts microscopiques, le second, de très longs appendices. Ses vêtements étaient multicolores, exactement ceux d’un clown classique.       

       
Il a sorti un gigantesque marteau de sa manche et a fait quelques pas vers moi.       
« Tu n’es pas invitée à notre petite sauterie. Va-t’en ! » La chose était visiblement en colère et continuait à s’avancer à mesure que je reculais.       
« T’es quoi ? » suis-je parvenue à bredouiller en réponse.       
Il a apparemment été ravi de ma réponse. Tout en effectuant une petite danse sur lui-même, le monstre a pris une voix exagérément grave de conteur.       
« Le petit Timmy avait 5 ans, ses parents qui l’aimaient beaucoup lui avaient organisé une super fête d’anniversaire. Mais le petit Timmy n’avait pas aimé le clou du spectacle : le brave Bizzaro le rigolo. C’était un super clown, pourtant ! Il faisait plein de super tours. Malheureusement, Timmy a eu une trouille bleue et n’a pas arrêté de hurler. Pendant des semaines, il en a fait des cauchemars. Depuis ce jour, il a peur des clowns, de MOI. » Sur le dernier mot, son cou s’est allongé pour venir à quelques millimètres de mon visage. De panique, je suis tombée en arrière.       
« Tu... Tu es Bizzaro c’est ça ? Tu veux te venger d’un gamin ? ». J'ai dû faire un effort surhumain pour réussir à prononcer ces quelques mots. Il s’est esclaffé, puis m'a regardée d’un air soudainement sérieux et grave.       
« Non, je suis sa peur. Je suis tel qu’il voit les clowns. C’est pour lui que je suis là. Toi, tu n’es pas à moi. Autre chose viendra pour toi. Mais si tu nous empêches de nous amuser… Je vais devoir te punir, sévèrement. »    
Comme s'il était monté sur ressort, le corps a rejoint en un instant la tête. Tout en riant, il a levé le marteau au-dessus de mon visage. Les yeux gorgés de folie meurtrière.       

       
Soudainement, des bras ont entouré le cou du monstre. Le type comateux tentait de maîtriser sa peur. Je me suis levée rapidement pour attraper le marteau. J'ai réussi, mais je me suis fait repousser d’un violent coup de pied, ce qui m'a fait lâcher ma prise. Je suis retombée plus loin. L’homme a réussi à repousser le clown et a profité de ce gain de temps pour ramasser l’arme.       
Ce dernier nous a regardés avec amusement et, en mimant de la difficulté, a sorti une tronçonneuse en marche de ses manches.       
« Timmy, tu ne veux plus jouer avec moi ? Le spectacle n’est pourtant pas terminé ! » a ricané l’abomination tout en se dirigeant lentement vers l’homme chancelant.       
Ce dernier m'a regardée, j'ai vu la résignation, mais également de la détermination, il avançait sans peur. Lorsqu'ils sont arrivés l'un en face de l'autre, la chose a baissé son arme et le type a frappé avec vigueur le ridicule visage du clown, qui a disparu. L’inconnu est tombé presque immédiatement en vomissant du sang. J'ai couru pour l’aider, mais c’était malheureusement vain.       

       
Je ne me suis pas attardée et ai pris les clefs de voiture à l’intérieur du pantalon du défunt. J'ai ensuite trouvé le véhicule et me suis mise en route pour l’école de ma fille. Sur la route, j'ai croisé des pillards, des gens en état de choc, mais surtout des enfants. Il y avait beaucoup d’enfants. C’était comme si les gamins n’étaient pas affectés. Je n’en suis pas fière, mais je ne me suis pas arrêtée. Je n’ai aidé personne sur la route. Avec le recul, je vous avoue ne pas regretter mon choix. La vie de ma fille passait et passe avant tout.       

       
La radio s’est soudainement allumée, sur la route, et une musique passait en boucle. Lie lie lie… J’avais peur, j’étais terrorisée. J’ai tout de même atteint sans encombre l’école. J'ai voulu ouvrir les portes, mais elles se sont verrouillées ; puis est venue l’odeur d’eau de Cologne bon marché et de tabac froid.       
« My baby, my baby,/ let me know because you love me,/ you love me/ Let me go ». Sa voix m'a glacé le sang, une affreuse sensation m'a parcouru l’échine et mon cerveau a momentanément cessé de fonctionner. Il était là, sur le siège passager, fumant une cigarette.       
« Tu m’as manqué, tu sais » a-t-il dit d’une voix d’outre-tombe. Je n'ai pas su quoi lui répondre.       
« Je sais pourquoi tu m’as tué, je le sais... »       
« Par ce que tu... » ai-je tenté de le couper.      
« Par ce que tu es une catin avide de fric ! Voilà pourquoi ! Tu m’as éliminé, tu as pris mon pognon et tu es partie ! C’est tout ce qu’il y a dire ! » Il hurlait, à présent. J’étais encore plus terrifiée, mais cette peur a encouragé ma réponse pleine de colère.       
« Sale enfoiré, tu as écrasé tes clopes sur mon bras, tu m’as défoncé la gueule et braquée avec mon flingue. Tout ça parce que je suis tombée enceinte de quelqu’un d’autre que toi. Tu méritais de crever ! »
« Vraiment, tu ne m’as jamais ouvert le bide avec un tesson de bouteille ? Tu ne m’as jamais frappé avec un barreau de chaise ? Et enfin, tu n’as pas empoisonné en douce ma bière… ? » Sa réponse était calme, posée. À la limite du mélodieux       
« J’ai fait ce que j’avais à faire. » Mon ton était sec, un brin de remord ; refoulé rapidement.       
« Tu voulais ma part du casse-croûte. Ne te fais pas passer pour une victime, tu as toujours été la plus violente de nous deux. Tout ça pour élever un chiard qui n’est même pas de moi ». On sentait une rage bouillonnante en lui.       
« Il me fallait de l’argent pour lui offrir une vie décente, et tu m’aurais traquée pour récupérer ton foutu fric ». Ma voix était redescendue, je murmurais presque à présent.       
« Je vais te crever lentement, salope ! » Il était littéralement devenu fou, je sentais une myriade de postillons m’éclabousser le visage.       
Je l'ai regardé dans les yeux. « Va te faire foutre ».       

       
Il s'est rué sur moi, a plaqué ma tête contre la vitre puis l'a fracassaée contre celle-ci en empoignant mes cheveux. Complètement sonnée, je l'ai senti me frapper violemment le visage sans s’arrêter. Bien que sentant la douleur des impacts, je ne pensais qu’à une chose : est-ce que ma fille allait bien ? Était-elle en sécurité ? Ce porc m’empêchait de la rejoindre… C’est à ce moment que je me suis rendue compte que ses coups étaient de moins en moins forts. Je n’avais plus peur de lui, cet enfoiré n’était qu’un contretemps. J’ai ouvert mes yeux endoloris, et j'ai vu un enragé tentant désespérément de me faire mal, sans succès. Je l'ai repoussé d’un geste de la main et me suis relevée. On pouvait le voir hurler, essayer de m’agripper… Sa voix était imperceptible et sa poigne semblable à celle d’un nourrisson.       
Sans un regard, j’ai ouvert les portes et suis sortie. C'est la dernière fois que j'ai vu mon Songe, je l’avais vaincu pour de bon.       

       
L’école semblait déserte. Dans le vestibule, j'ai remarqué une immense toile d’araignée au centre de laquelle gisait un cadavre à demi-dévoré. Plus loin, à l’intersection d’un couloir, un corps statufié… La plupart des membres du personnel avait connu un tragique destin. Au fur et à mesure que je progressais au sein du bâtiment, des enfants en bas âge sortaient pour se réfugier auprès de moi. J'ai demandé aux plus bravaches de réunir leurs camarades, ce qu’ils ont promptement fait. J'ai tâché de les rassurer en leur expliquant qu’il fallait partir et que leurs parents les rejoindraient plus tard. Un mensonge, mais je n’avais ni la force ni le temps d’expliquer la situation et de gérer les réactions qu’elle susciterait. Lorsque les gamins sont revenus avec les timides, j'ai vu avec soulagement que mon enfant était parmi eux. Elle s'est jetée dans mes bras, aussi soulagée que moi.       
Un chapitre de notre vie s’est ainsi fermé. Nous devons maintenant survivre dans une ville fantôme. Je dois m’occuper de tous ces enfants. Comment vais-je réussir tout cela ?   
 
Texte de Wasite
 

L'espoir venu d'ailleurs

2078, les êtres humains vivaient dans la peur. Ils savaient, depuis plusieurs années, qu'une énorme météorite allait s'écraser sur la terre, détruisant ainsi l'humanité.
Malgré le fait qu'ils l'avaient vu venir, il n'y avait aucun moyen d'y échapper. La conquête spatiale n’était pas encore assez avancée, il était  impensable d'aller se réfugier sur une autre planète.
Cette météorite arrivait quelques décennies trop tôt pour nous.
Tout ce nous pouvions faire, c’était d'attendre notre fin, espérant un miracle.
Et, contre toute attente, le miracle eut lieu. Et il venait de l’espace. Les scientifiques avaient capté un message, venant de la galaxie d'Andromède. Venant d'une race encore inconnue, une race extraterrestre.
La joie d'avoir enfin la réponse à une des questions de l'humanité, qui est "sommes-nous seuls dans l'univers", était faible, vu les circonstances. Après tout, l'humanité allait disparaître.
Malgré cela, les chercheurs étudiaient ce message, et s’efforçaient de le traduire.
Ils ne purent contenir leur joie quand ils annoncèrent qu'ils avaient enfin décrypté le message, et que celui ci était un nouvel espoir pour l'humanité.
Le message disait simplement :


"Nous venons vous aider."


S'en suivit une période de fête sur la Terre. Finalement, nous n'allions pas tous mourir ! Une race extraterrestre, sûrement en avance sur nous niveau technologie, allait venir nous sauver !
Et, de plus, nous allions enfin rencontrer des êtres d'une autre planète, et ils n'étaient pas hostiles !
Les scientifiques avaient répondu à ce message. Ils avaient envoyé, avec des appareils sophistiqués, spécialement conçus pour ça, le message suivant :


"Nous vous attendons. Le peuple de la Terre vous remercie pour votre aide".


Plusieurs jours ont passé après cela, et pas un signe de nos nouveaux amis de la galaxie d'Andromède. Mais qu'importe, ils avaient promis de venir nous aider, et la météorite n'allait s’écraser que dans quelques mois.
Puis vint enfin le jour où nous avons reçu une réponse de leur part. Une réponse qui nous fit basculer dans notre profond désespoir, dont nous pensions être enfin sortis pour de bon.
Leur réponse était :


"Notre message ne vous était pas destiné".

Texte de Kamus

Pensées volatiles

Tic-Tac

C'est le seul bruit qu'on entend dans cette salle de classe. Tout le monde a l'air d'avoir étudié pour cet examen. Enfin, tout le monde, sauf moi. Ma feuille est toujours vierge. Comme moi, d'ailleurs. Marie m'a encore mis un râteau la semaine dernière. Regardez-la, écrivant à toute vitesse sur sa feuille. Évidemment, quand on a des parents riches, qui vous payent un professeur particulier, tout devient plus facile. De toute façon, je n'ai aucun sentiment pour elle. C'était juste histoire de perdre enfin ma virginité.
Et il y a plein de poissons dans l'océan.

Tic-Tac

Marion a un certain charme. Tiens, elle a l'air de ne pas connaître certaines réponses. Son petit air chafouin la rend plus mignonne d'une certaine façon. Est-ce qu'elle a un copain ? Il faudra que je me renseigne.

Tic-Tac

L'heure passe trop lentement quand on n'a rien à faire. Je ne peux même pas sortir mon portable de peur de me le faire confisquer. Tout le monde a l'air d'être à fond sur sa copie. Même ce gros lard de Lucas. Regardez-moi ce gros porc. Je me demande comment il peut être aussi gros alors qu'on lui vole toute sa bouffe à la cantine. Il ne sait que pleurer, même quand on le tabasse, il ne réplique pas. Après les cours, je vais aller lui taxer ses thunes, ça lui fera ça en moins pour s'acheter des hamburgers. Quel loser.

Tic-Tac

Je m'ennuie grave. Ah, ça y est, Claudio a l'air d'avoir fini. Peut être va-t-il rendre sa copie et demander à sortir de la classe ? Ça serait bien, comme ça, je sortirai en même temps. J'ai bien envie de me rouler un petit joint, mais je n'ai plus de tabac, et lui en a toujours.
Et de toute façon, s'il n'en a pas, avec le fric de l'autre gros porc, on ira en acheter.

Tic-Tac

Bon, à priori, on n'a pas le droit de sortir avant la fin. Cette horloge commence à me taper sur les nerfs. Putain, y a Lucas qui me regarde. Pourquoi il sourit, ce con ? J'ai bien envie de lui crier de baisser les yeux. Putain, je vais lui en coller de belles à la sortie.

Tic-Tac

Bientôt la sonnerie, j'en peux plus. J'en peux plus de n'entendre que cette putain d'horloge. L'autre connard me regarde encore. On dirait un psychopathe. Pourquoi il sourit comme ça ?

Tic-Tac

J'ai un mauvais pressentiment. Mais... attends...
Il n'y a jamais eu de putain d'horloge dans cette salle de classe !

Boom

Texte de Kamus

Lâches

La guerre a de nombreux visages. Nous connaissons tous le front et ses horreurs, de Verdun à Sarajevo, la mort et la désolation. Nous connaissons tous ces récits de soldats, ceux des grandes batailles et des survivants, tous ces héros et ces salauds qui font l’Histoire. Ce que l’on connaît moins en revanche, ce sont les témoignages de trouillards, de vermines. Ces gens médiocres qui cèdent à la peur panique causée par le conflit. C’est ce que je vous propose aujourd’hui.

Ils sont trois à courir comme des damnés dans des champs dévastés par les obus. Ils sont crevés, la poitrine en feu, mais aucun ne songe à faire une pause. Ce sont des déserteurs, et seule la potence attend ceux qui se font attraper. Oh, ils ne sont pas fiers de fuir le front, d’abandonner leurs camarades et de trahir ainsi leur pays. Tous ont un goût amer dans la bouche et pleurent d’être aussi faibles. Peut-être que plus qu’aux sanctions, c’est à la honte qu’ils tentent de se soustraire. Fabrice est différent de ses compères, lui est satisfait de son choix et pour rien au monde ne reviendrait en arrière. Trop de tranchées, de cadavres, de rats et d’absurdes offensives meurtrières. « Que l’état-major monte au créneau et nous en reparlerons ! » s’était-il dit avant de prendre sa décision.

La course dura toute la nuit, du crépuscule à l’aube. Ils prirent finalement une pause dans une petite clairière à l’orée d’une forêt. S’adossant à un arbre, Henri s’exclama fébrilement :

« On ne peut pas s’arrêter longtemps, on va se faire choper sinon. »

Fabrice répondit par un hochement de tête, les paumes appuyées sur ses genoux. Auguste, tout autant en nage que les autres, tentait vainement de faire croire le contraire en bombant le torse. Il rétorqua à ses camarades :

« Il est inutile de gambader au hasard dans la nature, on va s’épuiser et en plus, on est facile à pister. Non, faut qu’on trouve une planque ou des chevaux. Sans ça, dans trois jours, on se balancera au bout d’une corde. »

Les autres avaient l’air convaincus par les arguments de l’homme. Ils n’avaient du moins pas la force ou l’envie de rentrer dans un débat. Fabrice renchérit :

« Et où allons-nous trouver une planque et des chevaux ? Ce coin à l’air complètement mort et, en plus, on ne sait même pas où on est. - On suit la route, il y a des chances qu’on tombe sur un patelin, compléta Henri avant d’être coupé par Auguste. - Et là, on se sert du fusil pour braquer les habitants du bled. On récupère ce dont on a besoin, tout en se débarrassant de ces uniformes. Et arrêtez de me fixer avec vos yeux puant la couardise, je vais m’en charger. »

Bien sûr, cette dernière occurrence était avant tout un moyen pour lui de s’affirmer en tant que chef du groupe. Il avait toujours aimé diriger et être obéi, cela n’allait pas changer en cavale. Tous se mirent donc en route en longeant le sentier de terre. Les trois soldats ne prononcèrent pas un mot durant de longues heures, jusqu’à ce qu’un vieil homme en charrette croise leur chemin. Auguste se mit en travers de la route et le vieillard tira sur les cordes de son attelage pour stopper ses animaux de trait. L’obstruant leva la main en signe de paix, et questionna d’une voix exagérément forte son interlocuteur.

« Bonjour monsieur, pouvons-nous savoir où vous allez et avec quelles marchandises ? »

Le vieux sembla troublé par la question.

« Eh bien, soldat, je livre ces vivres et cet alcool au front. Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites aussi loin du front sur ce chemin perdu ? »

Les larrons essayèrent de contrôler leur anxiété mais la tâche se révéla particulièrement ardue. Auguste s’approcha d’un tonneau, suivi du regard par son propriétaire. Il fit couler un peu de vin, le but et le recracha.

« Cela ne te concerne pas. Tu as l’air suspect, nous allons donc réquisitionner ta charrette jusqu’à ton point de départ où nous inspecterons ton stock. »

Henri, qui commençait à trembler, braqua son arme sur le conducteur.

« Je ne vous suivrai pas. J’ai ici une lettre du capitaine Ernest certifiant de mon honneur. Vous n’avez pas l’autorité pour me mettre aux arrêts ! » Henri tremblait de plus en plus. « Maintenant, cessez cette comédie et laissez-moi passer où vous aurez des problèmes avec lui ! » lança l’inconnu.

Henri tira un coup de feu directement dans la poitrine du bonhomme interrompant brusquement son discours. Contrairement aux apparences, ce coup ne fut pas tiré par erreur ou accident, certainement pas. Henri avait pressé consciemment la détente par crainte que ses compagnons ne se dégonflent et ne laissent la charrette filer. Les deux complices le regardèrent, interloqués, mais aucun ne formula de reproche. Ils étaient tous trop heureux de pouvoir reposer leurs pieds et sauver leurs peaux en même temps. Fabrice enfila les frusques du cadavre et ils cachèrent le corps dans la forêt avant de reprendre la route. Les deux autres se dissimulèrent sous une bâche au cas où ils croiseraient un autre passant.

Le groupe poursuivit sa route mais préféra s’éloigner de l’itinéraire entamé par le vieil homme afin d’éviter de croiser d’éventuelles connaissances qui pourraient reconnaître la charrette. Ils quittèrent la voie principale pour prendre une route tortueuse qui s’enfonçait dans la forêt. Cette dernière était accueillante et il s’en dégageait une petite odeur de noisette. Les feuillages étaient d’un vert éclatant et le soleil éclairait magnifiquement bien les lieux. Ces petits détails influencèrent beaucoup le choix du trio. Quelques heures plus tard, le jour déclinant, un village apparut au détour d’un croisement. Une petite bourgade rustique assez typique du Nord-Est de la France qui, coup du destin, avait l’air intacte. Les rares habitants qui étaient dehors restèrent cois puis rentrèrent chez eux à la vue de Fabrice. « Une bande de péquenots » pensa celui-ci. Une jeune femme s’approcha de lui. Il remarqua qu’elle ne devait pas avoir plus de quatorze ans. De longs cheveux noirs cachaient une partie de son visage. « Joli visage. » se dit le cocher, avec ses yeux d’un vert pâle et ses lèvres pulpeuses. Il lui fit un grand sourire puis la salua.

« Bonjour monsieur, je peux vous demander ce que vous venez faire dans notre paroisse ? » dit-elle avec un ton se voulant être le plus respectueux possible. - Tu peux, ma jolie. Nous… Je cherche un endroit où passer quelques jours, histoire de me reposer avant de reprendre la route. Tu en connais un, par hasard ? - Nous n’avons pas d’auberge, mais si vous avez un peu d’argent, ma grange vous est ouverte. - Pas vraiment, mais je peux te laisser un tonneau de vin en échange. T’es d’accord, ma puce ? »

Avec les restrictions et les réquisitions engendrées par la guerre, il savait que la fille allait sauter sur cette occasion en or.

« C’est une super idée ! Je vous conduis tout de suite chez moi. »

Sur le chemin, Madeleine confessa qu’elle vivait seule depuis 1914, son père étant conscrit et sa mère engagée en tant qu’infirmière dans un hôpital de campagne. Elle était très inquiète, voilà plusieurs mois qu’elle n’avait plus de nouvelles d’eux. Elle souhaitait alors savoir s’il avait quelques informations à ce propos. Ce n’était pas le cas.

La ferme de la jeune dame était en périphérie du bourg, une petite exploitation d’orge et de blé. Quelques bêtes étonnamment grasses dormaient dans un champ voisin. Le véhicule s’arrêta dans la petite grange gorgée de foin. La gamine quitta son invité en lui promettant de lui apporter un repas chaud le lendemain matin. Les deux passagers clandestins sortirent vite de sous la bâche en s’étirant longuement.

« Eh bien, nous voilà au moins en sécurité, commenta Auguste. - On va vraiment dormir dans cette grange pendant plusieurs jours ? Il fait un froid de canard, on va crever gelés, reprit le second. - Qu’est-ce que tu veux de plus, on ne va pas braquer la gosse. On dort là pendant un ou deux jours, on ira dans autre patelin refourguer toute cette merde. Ensuite, on passe la frontière suisse ou espagnole, pourquoi pas aller en Amérique. »

Le ton du chef de fortune était très autoritaire, il ne souhaitait pas un dérapage avec les habitants du coin et craignait une éventuelle foule en colère sortant fourches et torches. Les deux types étaient trop fatigués pour remarquer le silence du troisième. Ils se mirent donc d’accord pour éviter les vagues et se firent discrets en attendant de partir. Ils dormirent emmitouflés dans le foin et la chaude bâche de laine. Fabrice, lui, dut dormir avec la couverture que lui confia Madeleine. Il ne parvint cependant pas à trouver le sommeil. L’odeur de la fille imprégnait le tissu, il adorait ce parfum. Voilà des années qu’il n’avait pas vu sa femme ou même connu la chaleur d’une autre. Il se tournait, se retournait pour essayer de s’assoupir, en vain. Moult images et divers scénarios défilaient dans sa tête, impliquant Madeleine et lui. Il ne pourrait dire combien de temps s’était écoulé, mais la nuit était noire.

Entendant ses camarades ronfler, il se leva et prit la direction de la maisonnée. Les alentours étaient particulièrement brumeux, impossible de voir à plus de trois mètres. Seule la lointaine lumière filtrant à travers les vitres de la chaumière permettait au soldat de se repérer. La température était glaciale mais cela lui importait peu, il ne la sentait même pas. Tel un possédé, il arriva à la fenêtre où il vit l’objet de son fantasme. Madeleine était couchée, son lit près du feu de cheminée éclairant toute la pièce. Bien qu’elle portait une nuisette laissant une large place à l’imagination, il aimait regarder ses formes et sa poitrine qui n’étaient pas cachées par la couverture. Il baissa son pantalon, empoigna son membre et commença un va-et-vient. Cela ne lui suffisait pas, il lui fallait plus. Il fonça vers la porte d’entrée. Dans son excitation, il ne nota pas que la brume s’était doucement approchée de lui, elle pouvait à présent lui lécher le visage. L’accès verrouillé, il tourna la poignée dans tous les sens puis donna un violent coup d’épaule dans le bois solide. La jeune fille se réveilla en sursautant. C’est à ce moment-là que Fabrice entendit un bruit assourdissant, une éructation inhumaine qui le perturba profondément, émanait de la brume. Il ne pouvait dire d’où provenait exactement le son. Terrorisé, l’ancien soldat remonta son pantalon et courut à toutes jambes vers ses compagnons. Il put voir, par la lucarne, l’adolescente réfugiée sous ses draps. Le brouillard s’épaississait à vue d’œil, impossible de retrouver son chemin. Fabrice se retourna dans tous les sens, essayant de repérer l’adversaire. Il entendit une multitude de rires enfantins, des rires qui avaient quelque chose d’inhumain. Ces sons ne pouvaient pas provenir de quelque chose de terrestre. C’est à ce moment-là qu’il vit ce qui le menaçait. Il hurla comme il n’avait jamais hurlé.

Henri et Auguste se levèrent brusquement lorsqu’ils entendirent le beuglement de leur ami. Se précipitant à l’extérieur fusil en main, les deux hommes ne purent le rejoindre à cause de l’opacité de la brume. En courant vers le hurlement, ils tombèrent seulement sur les vêtements décharnés et ensanglantés de Fabrice. L’innommable éructation recommença et d’un accord tacite immédiat, ils coururent vers la maison. Les rires se firent de plus en plus oppressants, de plus en plus proches. Une main attrapa la jambe d’Auguste, une petite main blanche couleur crème dont les doigts étaient extrêmement longs et griffus. En forçant brutalement, il réussit à se défaire de l’emprise mais les griffes l’avaient profondément blessé. La porte en chêne ne tint pas face aux assauts multiples de cette chose. Les fuyards investirent en vitesse l’abri et barricadèrent la porte avec les meubles les plus massifs qu’ils trouvèrent. On pouvait entendre les murs être grattés de toutes parts et des chuchotements incompréhensibles. Le blessé s’assit sur le premier siège à sa portée et pressa ses blessures en poussant de petits gémissements. Effectuant un garrot, son camarade remarqua que la plaie noircissait et cette tâche sombre se répandait sur le reste de ses membres. Auguste était fiévreux, convulsait par à-coups. Henri sortit donc violemment Madeleine de son lit, tétanisée, pour y installer le malade qui se trouvait alors dans un semi coma. Il la saisit par les deux épaules et gueula.

« C’est quoi ça !? Qu’est-ce qui se passe !? »

Il eut pour seul réponse quelques pleurs.

« Réponds, bordel de merde ! »

Elle continuait à pleurer. Il gifla sans retenue la pauvre fille qui s’effondra sur le sol, il saisit son arme et pointa le canon sur elle.

« Parle, ou je te fusille comme un chien ! »

Madeleine essuya le sang et la morve coulants de son nez puis commença à bafouiller.

« Ça arrive, pour vous… »

Devant le regard circonspect et plein de haine de l’homme, elle reprit.

« Nous lui offrons les voyageurs attirés par… Ne me tuez pas, pitié. - Qu’est-ce qui arrive ! S’époumona Henri. - Ça », pleura la gamine.

Une seule question vint à son esprit, simple et sans fioriture.

« Pourquoi ? - Ça nous protège de la guerre et de la faim. - Comment on l’arrête ? » demanda-t-il, la voix tremblante.

« Je ne sais pas. »

L’adolescente reculait tout en répondant, comme pour échapper à une éventuelle balle. Henri baissa son arme et fouilla de fond en comble la demeure avec l’espoir de trouver une solution miracle. Les grattements se transformèrent en raclements puis en coups. Les chuchotements devinrent de plus en plus forts jusqu’à devenir un véritable cœur anarchique psalmodié dans une langue gutturale inconnue. Madeleine rampa sous son lit et se mit en position fœtale en espérant échapper au sort des étrangers. Auguste convulsa, comme lors d’une crise d’épilepsie, la souillure noire se répandait sur tout son être dans un maelström de douleurs indescriptible. Henri accéléra sa fouille, détruisant le mobilier et cherchant dans les endroits les plus incongrus. C’était sa manière de ne pas céder à la panique. Les murs commencèrent à se craqueler, comme de la peinture trop ancienne. La brume se répandit dans la pièce, submergeant le lit puis toute la maison. Henri pouvait seulement discerner un son d’os broyés dans le vacarme sortant de la brume. Il tira un coup de feu, essayant de viser en direction du bruit. Cela n’eut aucun effet. Pendant qu’il rechargeait son arme, une silhouette énorme, asymétrique avec une multitude d’appendices approcha. Elle était secondée par un cortège de figures humanoïdes de petites tailles. Leurs corps étaient totalement disproportionnés. Certains avaient une tête colossale, d’autre une jambe et un bras plus longs que le corps et les traînaient en marchant. Lorsqu’ils s’approchèrent suffisamment pour que le malheureux puisse les voir distinctement, il ne poussa ni hurlement ni gémissement, son cerveau était paralysé par cette vision. Ses yeux ne purent admettre l’existence d’une telle horreur et s’éteignirent. Ce fut ensuite son cœur qui ne put supporter autant de terreur.

La dernière chose qu’entendit Madeleine cette nuit-là fut un coup de feu et un bruit d’os broyés. Elle ne sortit de sa cachette que bien plus tard, suite aux appels de riverains. Elle courut se blottir dans les bras de Léopoldine, sa chère voisine. Alphonse, son mari, la rassura. « Ne t’en fais pas ma petite, nous allons tous t’aider à reconstruire ta maison. - Est-ce que ça fonctionne, est-ce que nous sommes à l’abri de la guerre ? Répondit-elle, la voix étouffée par la poitrine de Léopoldine. - Oui, ma chérie. Nous payons pour cela. » assura doucement la voisine en lui caressant paisiblement les cheveux.

Texte de Wasite