Lâches

La guerre a de nombreux visages. Nous connaissons tous le front et ses horreurs, de Verdun à Sarajevo, la mort et la désolation. Nous connaissons tous ces récits de soldats, ceux des grandes batailles et des survivants, tous ces héros et ces salauds qui font l’Histoire. Ce que l’on connaît moins en revanche, ce sont les témoignages de trouillards, de vermines. Ces gens médiocres qui cèdent à la peur panique causée par le conflit. C’est ce que je vous propose aujourd’hui.

Ils sont trois à courir comme des damnés dans des champs dévastés par les obus. Ils sont crevés, la poitrine en feu, mais aucun ne songe à faire une pause. Ce sont des déserteurs, et seule la potence attend ceux qui se font attraper. Oh, ils ne sont pas fiers de fuir le front, d’abandonner leurs camarades et de trahir ainsi leur pays. Tous ont un goût amer dans la bouche et pleurent d’être aussi faibles. Peut-être que plus qu’aux sanctions, c’est à la honte qu’ils tentent de se soustraire. Fabrice est différent de ses compères, lui est satisfait de son choix et pour rien au monde ne reviendrait en arrière. Trop de tranchées, de cadavres, de rats et d’absurdes offensives meurtrières. « Que l’état-major monte au créneau et nous en reparlerons ! » s’était-il dit avant de prendre sa décision.

La course dura toute la nuit, du crépuscule à l’aube. Ils prirent finalement une pause dans une petite clairière à l’orée d’une forêt. S’adossant à un arbre, Henri s’exclama fébrilement :

« On ne peut pas s’arrêter longtemps, on va se faire choper sinon. »

Fabrice répondit par un hochement de tête, les paumes appuyées sur ses genoux. Auguste, tout autant en nage que les autres, tentait vainement de faire croire le contraire en bombant le torse. Il rétorqua à ses camarades :

« Il est inutile de gambader au hasard dans la nature, on va s’épuiser et en plus, on est facile à pister. Non, faut qu’on trouve une planque ou des chevaux. Sans ça, dans trois jours, on se balancera au bout d’une corde. »

Les autres avaient l’air convaincus par les arguments de l’homme. Ils n’avaient du moins pas la force ou l’envie de rentrer dans un débat. Fabrice renchérit :

« Et où allons-nous trouver une planque et des chevaux ? Ce coin à l’air complètement mort et, en plus, on ne sait même pas où on est. - On suit la route, il y a des chances qu’on tombe sur un patelin, compléta Henri avant d’être coupé par Auguste. - Et là, on se sert du fusil pour braquer les habitants du bled. On récupère ce dont on a besoin, tout en se débarrassant de ces uniformes. Et arrêtez de me fixer avec vos yeux puant la couardise, je vais m’en charger. »

Bien sûr, cette dernière occurrence était avant tout un moyen pour lui de s’affirmer en tant que chef du groupe. Il avait toujours aimé diriger et être obéi, cela n’allait pas changer en cavale. Tous se mirent donc en route en longeant le sentier de terre. Les trois soldats ne prononcèrent pas un mot durant de longues heures, jusqu’à ce qu’un vieil homme en charrette croise leur chemin. Auguste se mit en travers de la route et le vieillard tira sur les cordes de son attelage pour stopper ses animaux de trait. L’obstruant leva la main en signe de paix, et questionna d’une voix exagérément forte son interlocuteur.

« Bonjour monsieur, pouvons-nous savoir où vous allez et avec quelles marchandises ? »

Le vieux sembla troublé par la question.

« Eh bien, soldat, je livre ces vivres et cet alcool au front. Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites aussi loin du front sur ce chemin perdu ? »

Les larrons essayèrent de contrôler leur anxiété mais la tâche se révéla particulièrement ardue. Auguste s’approcha d’un tonneau, suivi du regard par son propriétaire. Il fit couler un peu de vin, le but et le recracha.

« Cela ne te concerne pas. Tu as l’air suspect, nous allons donc réquisitionner ta charrette jusqu’à ton point de départ où nous inspecterons ton stock. »

Henri, qui commençait à trembler, braqua son arme sur le conducteur.

« Je ne vous suivrai pas. J’ai ici une lettre du capitaine Ernest certifiant de mon honneur. Vous n’avez pas l’autorité pour me mettre aux arrêts ! » Henri tremblait de plus en plus. « Maintenant, cessez cette comédie et laissez-moi passer où vous aurez des problèmes avec lui ! » lança l’inconnu.

Henri tira un coup de feu directement dans la poitrine du bonhomme interrompant brusquement son discours. Contrairement aux apparences, ce coup ne fut pas tiré par erreur ou accident, certainement pas. Henri avait pressé consciemment la détente par crainte que ses compagnons ne se dégonflent et ne laissent la charrette filer. Les deux complices le regardèrent, interloqués, mais aucun ne formula de reproche. Ils étaient tous trop heureux de pouvoir reposer leurs pieds et sauver leurs peaux en même temps. Fabrice enfila les frusques du cadavre et ils cachèrent le corps dans la forêt avant de reprendre la route. Les deux autres se dissimulèrent sous une bâche au cas où ils croiseraient un autre passant.

Le groupe poursuivit sa route mais préféra s’éloigner de l’itinéraire entamé par le vieil homme afin d’éviter de croiser d’éventuelles connaissances qui pourraient reconnaître la charrette. Ils quittèrent la voie principale pour prendre une route tortueuse qui s’enfonçait dans la forêt. Cette dernière était accueillante et il s’en dégageait une petite odeur de noisette. Les feuillages étaient d’un vert éclatant et le soleil éclairait magnifiquement bien les lieux. Ces petits détails influencèrent beaucoup le choix du trio. Quelques heures plus tard, le jour déclinant, un village apparut au détour d’un croisement. Une petite bourgade rustique assez typique du Nord-Est de la France qui, coup du destin, avait l’air intacte. Les rares habitants qui étaient dehors restèrent cois puis rentrèrent chez eux à la vue de Fabrice. « Une bande de péquenots » pensa celui-ci. Une jeune femme s’approcha de lui. Il remarqua qu’elle ne devait pas avoir plus de quatorze ans. De longs cheveux noirs cachaient une partie de son visage. « Joli visage. » se dit le cocher, avec ses yeux d’un vert pâle et ses lèvres pulpeuses. Il lui fit un grand sourire puis la salua.

« Bonjour monsieur, je peux vous demander ce que vous venez faire dans notre paroisse ? » dit-elle avec un ton se voulant être le plus respectueux possible. - Tu peux, ma jolie. Nous… Je cherche un endroit où passer quelques jours, histoire de me reposer avant de reprendre la route. Tu en connais un, par hasard ? - Nous n’avons pas d’auberge, mais si vous avez un peu d’argent, ma grange vous est ouverte. - Pas vraiment, mais je peux te laisser un tonneau de vin en échange. T’es d’accord, ma puce ? »

Avec les restrictions et les réquisitions engendrées par la guerre, il savait que la fille allait sauter sur cette occasion en or.

« C’est une super idée ! Je vous conduis tout de suite chez moi. »

Sur le chemin, Madeleine confessa qu’elle vivait seule depuis ses quatorze ans, son père étant conscrit et sa mère engagée en tant qu’infirmière dans un hôpital de campagne. Elle était très inquiète, voilà plusieurs mois qu’elle n’avait plus de nouvelles d’eux. Elle souhaitait alors savoir s’il avait quelques informations à ce propos. Ce n’était pas le cas.

La ferme de la jeune dame était en périphérie du bourg, une petite exploitation d’orge et de blé. Quelques bêtes étonnamment grasses dormaient dans un champ voisin. Le véhicule s’arrêta dans la petite grange gorgée de foin. La gamine quitta son invité en lui promettant de lui apporter un repas chaud le lendemain matin. Les deux passagers clandestins sortirent vite de sous la bâche en s’étirant longuement.

« Eh bien, nous voilà au moins en sécurité, commenta Auguste. - On va vraiment dormir dans cette grange pendant plusieurs jours ? Il fait un froid de canard, on va crever gelés, reprit le second. - Qu’est-ce que tu veux de plus, on ne va pas braquer la gosse. On dort là pendant un ou deux jours, on ira dans autre patelin refourguer toute cette merde. Ensuite, on passe la frontière suisse ou espagnole, pourquoi pas aller en Amérique. »

Le ton du chef de fortune était très autoritaire, il ne souhaitait pas un dérapage avec les habitants du coin et craignait une éventuelle foule en colère sortant fourches et torches. Les deux types étaient trop fatigués pour remarquer le silence du troisième. Ils se mirent donc d’accord pour éviter les vagues et se firent discrets en attendant de partir. Ils dormirent emmitouflés dans le foin et la chaude bâche de laine. Fabrice, lui, dut dormir avec la couverture que lui confia Madeleine. Il ne parvint cependant pas à trouver le sommeil. L’odeur de la fille imprégnait le tissu, il adorait ce parfum. Voilà des années qu’il n’avait pas vu sa femme ou même connu la chaleur d’une autre. Il se tournait, se retournait pour essayer de s’assoupir, en vain. Moult images et divers scénarios défilaient dans sa tête, impliquant Madeleine et lui. Il ne pourrait dire combien de temps s’était écoulé, mais la nuit était noire.

Entendant ses camarades ronfler, il se leva et prit la direction de la maisonnée. Les alentours étaient particulièrement brumeux, impossible de voir à plus de trois mètres. Seule la lointaine lumière filtrant à travers les vitres de la chaumière permettait au soldat de se repérer. La température était glaciale mais cela lui importait peu, il ne la sentait même pas. Tel un possédé, il arriva à la fenêtre où il vit l’objet de son fantasme. Madeleine était couchée, son lit près du feu de cheminée éclairant toute la pièce. Bien qu’elle portait une nuisette laissant une large place à l’imagination, il aimait regarder ses formes et sa poitrine qui n’étaient pas cachées par la couverture. Il baissa son pantalon, empoigna son membre et commença un va-et-vient. Cela ne lui suffisait pas, il lui fallait plus. Il fonça vers la porte d’entrée. Dans son excitation, il ne nota pas que la brume s’était doucement approchée de lui, elle pouvait à présent lui lécher le visage. L’accès verrouillé, il tourna la poignée dans tous les sens puis donna un violent coup d’épaule dans le bois solide. La jeune fille se réveilla en sursautant. C’est à ce moment-là que Fabrice entendit un bruit assourdissant, une éructation inhumaine qui le perturba profondément, émanait de la brume. Il ne pouvait dire d’où provenait exactement le son. Terrorisé, l’ancien soldat remonta son pantalon et courut à toutes jambes vers ses compagnons. Il put voir, par la lucarne, l’adolescente réfugiée sous ses draps. Le brouillard s’épaississait à vue d’œil, impossible de retrouver son chemin. Fabrice se retourna dans tous les sens, essayant de repérer l’adversaire. Il entendit une multitude de rires enfantins, des rires qui avaient quelque chose d’inhumain. Ces sons ne pouvaient pas provenir de quelque chose de terrestre. C’est à ce moment-là qu’il vit ce qui le menaçait. Il hurla comme il n’avait jamais hurlé.

Henri et Auguste se levèrent brusquement lorsqu’ils entendirent le beuglement de leur ami. Se précipitant à l’extérieur fusil en main, les deux hommes ne purent le rejoindre à cause de l’opacité de la brume. En courant vers le hurlement, ils tombèrent seulement sur les vêtements décharnés et ensanglantés de Fabrice. L’innommable éructation recommença et d’un accord tacite immédiat, ils coururent vers la maison. Les rires se firent de plus en plus oppressants, de plus en plus proches. Une main attrapa la jambe d’Auguste, une petite main blanche couleur crème dont les doigts étaient extrêmement longs et griffus. En forçant brutalement, il réussit à se défaire de l’emprise mais les griffes l’avaient profondément blessé. La porte en chêne ne tint pas face aux assauts multiples de cette chose. Les fuyards investirent en vitesse l’abri et barricadèrent la porte avec les meubles les plus massifs qu’ils trouvèrent. On pouvait entendre les murs être grattés de toutes parts et des chuchotements incompréhensibles. Le blessé s’assit sur le premier siège à sa portée et pressa ses blessures en poussant de petits gémissements. Effectuant un garrot, son camarade remarqua que la plaie noircissait et cette tâche sombre se répandait sur le reste de ses membres. Auguste était fiévreux, convulsait par à-coups. Henri sortit donc violemment Madeleine de son lit, tétanisée, pour y installer le malade qui se trouvait alors dans un semi coma. Il la saisit par les deux épaules et gueula.

« C’est quoi ça !? Qu’est-ce qui se passe !? »

Il eut pour seul réponse quelques pleurs.

« Réponds, bordel de merde ! »

Elle continuait à pleurer. Il gifla sans retenue la pauvre fille qui s’effondra sur le sol, il saisit son arme et pointa le canon sur elle.

« Parle, ou je te fusille comme un chien ! »

Madeleine essuya le sang et la morve coulants de son nez puis commença à bafouiller.

« Ça arrive, pour vous… »

Devant le regard circonspect et plein de haine de l’homme, elle reprit.

« Nous lui offrons les voyageurs attirés par… Ne me tuez pas, pitié. - Qu’est-ce qui arrive ! S’époumona Henri. - Ça », pleura la gamine.

Une seule question vint à son esprit, simple et sans fioriture.

« Pourquoi ? - Ça nous protège de la guerre et de la faim. - Comment on l’arrête ? » demanda-t-il, la voix tremblante.

« Je ne sais pas. »

L’adolescente reculait tout en répondant, comme pour échapper à une éventuelle balle. Henri baissa son arme et fouilla de fond en comble la demeure avec l’espoir de trouver une solution miracle. Les grattements se transformèrent en raclements puis en coups. Les chuchotements devinrent de plus en plus forts jusqu’à devenir un véritable cœur anarchique psalmodié dans une langue gutturale inconnue. Madeleine rampa sous son lit et se mit en position fœtale en espérant échapper au sort des étrangers. Auguste convulsa, comme lors d’une crise d’épilepsie, la souillure noire se répandait sur tout son être dans un maelström de douleurs indescriptible. Henri accéléra sa fouille, détruisant le mobilier et cherchant dans les endroits les plus incongrus. C’était sa manière de ne pas céder à la panique. Les murs commencèrent à se craqueler, comme de la peinture trop ancienne. La brume se répandit dans la pièce, submergeant le lit puis toute la maison. Henri pouvait seulement discerner un son d’os broyés dans le vacarme sortant de la brume. Il tira un coup de feu, essayant de viser en direction du bruit. Cela n’eut aucun effet. Pendant qu’il rechargeait son arme, une silhouette énorme, asymétrique avec une multitude d’appendices approcha. Elle était secondée par un cortège de figures humanoïdes de petites tailles. Leurs corps étaient totalement disproportionnés. Certains avaient une tête colossale, d’autre une jambe et un bras plus longs que le corps et les traînaient en marchant. Lorsqu’ils s’approchèrent suffisamment pour que le malheureux puisse les voir distinctement, il ne poussa ni hurlement ni gémissement, son cerveau était paralysé par cette vision. Ses yeux ne purent admettre l’existence d’une telle horreur et s’éteignirent. Ce fut ensuite son cœur qui ne put supporter autant de terreur.

La dernière chose qu’entendit Madeleine cette nuit-là fut un coup de feu et un bruit d’os broyés. Elle ne sortit de sa cachette que bien plus tard, suite aux appels de riverains. Elle courut se blottir dans les bras de Léopoldine, sa chère voisine. Alphonse, son mari, la rassura. « Ne t’en fais pas ma petite, nous allons tous t’aider à reconstruire ta maison. - Est-ce que ça fonctionne, est-ce que nous sommes à l’abri de la guerre ? Répondit-elle, la voix étouffée par la poitrine de Léopoldine. - Oui, ma chérie. Nous payons pour cela. » assura doucement la voisine en lui caressant paisiblement les cheveux.

Texte de Wasite

Le pommier de Monsieur Fergunson

Il l’avait détesté au premier regard. Ce n’était pas que Monsieur Fergunson était très capricieux et exigeant, mais voir de sa chambre ce grand pommier dans son jardin le déprimait.

Sa vieille voisine l’avait pourtant prévenu lorsqu’il avait emménagé. Un charabia mal articulé dans un patois douteux concernant un tueur, sa dernière demeure, son cadavre disparu et quelques autres détails. Monsieur Fergunson n’avait même pas cherché à lui expliquer. Il avait assez d’expérience maintenant pour savoir que les gens ne le comprendraient jamais, pas même ses proches. Il aimait ça. Les faits divers, les histoires morbides, les films d’horreurs... à 63 ans, c’était sa seule passion. Quand il avait vu cette maison à vendre, son histoire sanglante, près de la côte, avec cet immense jardin et son unique arbre, il n’avait pas hésité.

Inutile de dire qu’aujourd’hui, il regrettait son choix.

De toute façon, il ne pouvait pas être aidé par cette vieille femme, avait-il songé en soupirant. Elle était morte. Une des plus grosses branches de l’arbre l’avait écrasée dans son jardin, pendant qu’elle jardinait. Il n’avait pu que se ruer à l’extérieur, trop tard, et découvrir l’horrible spectacle.

Monsieur Fergunson frissonna. Il valait mieux ne pas y penser. Il se tourna dans son lit, du côté de la fenêtre, et vit l’arbre. Il se sentit soudainement très vieux et fatigué. Il regarda ses mains couvertes de terre. Tous ces évènements le dépassaient.

La police était venue chez lui. Le retraité s’en était bien sorti. Elle lui avait juste demandé de faire venir un élagueur. Ce dernier était monté à l’arbre sous l’œil attentif de Fergunson, jusqu’à disparaître dans les feuillages, et ne jamais redescendre. Disparu. Volatilisé. Le pauvre homme était allé se coucher, les yeux fixés sur les feuillages, ne parvenant pas à s’endormir. Il n’avait trouvé qu’une casquette, deux jours plus tard, au pied de l’arbre.

Il soupira.

Par chance, on n’avait trouvé aucune preuve concernant la venue de l’élagueur chez lui. Il aurait vraiment eu du mal à expliquer ces deux morts à trois jours d’intervalle.

Il repensa à la suite et frissonna.

Non, il n’avait finalement pas de chance.

Sa sœur était venue le voir. Ils avaient discuté autour d’une table, à l’ombre de ce pommier.

Sarah Fergunson avait remarqué que son frère était étrange. Il semblait inquiet, ne l’écoutait qu’à moitié. Elle l’avait vu, les yeux fixés sur ce grand pommier. Elle avait observé l’arbre à son tour. Il devait faire une vingtaine de mètres de haut. Sarah avait porté son attention sur ses fruits. Ses pommes semblaient appétissantes. C’était la saison, après tout. Elle en avait cueilli une.
Et s’était arrêtée.
Avait-elle entendu un cri en provenance du tronc ? Non, bien entendu. Cela avait dû être son imagination. Elle avait souri puis croqué dans la pomme.
Un nouveau cri avait retenti. C’était son frère. Curieusement, elle n’était pas inquiète. Elle était même incroyablement détendue. C‘était encore une hallucination. Elle s’était sentie soudainement terriblement mal, comme si son corps s’écrasait de l’intérieur. Sans trop savoir pourquoi, elle avait crié à son tour.

Son cœur s’était arrêté.

Monsieur Fergunson repensa à sa sœur. Il n’avait pas prévenu la police, bien sûr. Comment l’expliquer ? « Ma sœur est morte empoisonnée et c’est la faute du pommier. » Personne ne pourrait le croire. Il n’était pourtant pas fou. Soit quelqu’un lui jouait de bien mauvais tours, soit cet arbre était...  eh bien, Monsieur Fergunson ne savait plus quoi en penser.

Donc non, il n’avait pas prévenu la police.

Il avait pris une pelle, creusé un trou dans son jardin, et y avait mis le cadavre de sa sœur.

En une heure, le trou avait été bouché.

Fou de rage, durant sa besogne, il avait donné un coup de pelle dans ce pommier de malheur.

Avait-il entendu un cri ?

Monsieur Fergunson était toujours sur son lit, le sommeil ne venait pas. Il détourna le regard de la fenêtre et observa la terre sur ses mains.
Non, cela ne pouvait pas se passer comme ça. Dès demain, il allait appeler quelqu’un pour déraciner cet arbre. Peu importe le prix. Le pommier ne serait plus qu’un très mauvais et lourd souvenir.
Il s’endormit.

Monsieur Fergunson rêva. Il rêva de sa sœur qui l’appelait. De l’histoire de la maison, du meurtrier qui l’avait habité. De son corps disparu. Il vit un homme blond lui parler. Le meurtrier. Ses propos n’étaient pas plus compréhensibles que ceux de la pauvre vieille et son étrange patois. Mais il lui parlait. Sa sœur cria encore plus, lui disant qu’elle était bloquée. Puis elle se tut. L’homme blond le regarda durant ce qui semblait être une éternité. Son regard se fit plus perçant et Monsieur Fergunson se réveilla.
Les déracineurs arrivèrent dans l’après-midi. Assez froidement, le retraité leur avait demandé de venir incognito. L’homme, un dénommé Cyril, et la femme, Stéphanie, observèrent l’arbre et le jardin puis commencèrent à sortir leurs outils. Pendant que la femme s’occupait avec le propriétaire des procédures juridiques, son compagnon commençait les premières manœuvres dans le jardin.

Un cri retentit.
Monsieur Fergunson ne s’était jamais senti aussi mal.
Mais l’homme leur dit simplement de venir.

Pendant qu’ils accouraient, Monsieur Fergunson remercia Dieu.
Cyril, pâle comme la mort, leur montra.
Il avait commencé à déraciner l’arbre.

Sous ses racines, on distinguait un cadavre.


Stéphanie poussa un cri.

Monsieur Fergunson reconnut ces cheveux jaunis. Il reconnut le tueur de ses rêves. Les racines et lui ne faisaient maintenant plus qu’un. Stéphanie criait toujours. Cyril appela la police. Tout se passa ensuite très rapidement.

Une branche de l’arbre attrapa la femme et l’emporta dans ses feuillages. Son cri disparut avec elle. Cyril fuit en hurlant. Une racine lui attrapa le pied et l’emporta dans les tréfonds de la terre.

Monsieur Fergunson tomba à genoux. Il pleurait.

« Pourquoi, dit-il, pourquoi me laisses-tu vivre ? »


Il fixait le cadavre et reconnut le regard de son cauchemar. Il était persuadé qu’il souriait.

Il n’eut pas de réponse.

Monsieur Fergunson alla dans sa chambre. Il ne savait pas quoi faire. Il s’écroula sur son lit. Une sirène retentit. La police. La voiture s’arrêta devant chez lui. Ils arrivèrent par la porte de derrière, par le jardin.

Monsieur Fergunson les observa, de sa fenêtre, passer devant le pommier.

L’arbre s’anima. Ce n’était pas le vent.

Monsieur Fergunson tourna la tête, regarda ailleurs. Des cris retentirent.


Il détestait cet arbre.

Texte de Tac

NoEnd House

Pour commencer, je me dois de préciser que Peter Terry était addict à l'héroïne.

Nous étions amis à l'université, et nous avons continué de nous voir après que j'ai eu mon diplôme. J'insiste sur le "je". Il a abandonné la fac après deux années passées de justesse. Après avoir quitté ma chambre du campus pour un petit appartement, je n’ai plus vu Peter autant qu'avant. Nous parlions par messagerie de temps en temps (AIM était roi à l'époque, avant que Facebook s'implante). Il y a eu une période où il n’a plus été en ligne pendant cinq semaines d’affilée, mais je ne m'en inquiétais pas. Toxico qu'il était, il était connu pour se ficher un peu de tout, je supposais qu'il m'avait oublié. Puis, une nuit, je l’ai vu se connecter. Il m’a envoyé un message avant que je puisse lancer la conversation.

« David, mon vieux, il faut qu’on parle. »

C’est là qu'il m’a parlé de NoEnd House. On l'appelle comme ça parce que personne n’a jamais atteint la sortie. Les règles étaient assez simples et plutôt clichées : si tu arrives jusqu'à la dernière pièce de la maison, tu empoches 500$. Il y avait 9 pièces en tout. La maison était située hors de la ville, à plus ou moins 6 bornes de chez moi. Apparemment, Peter avait essayé et perdu. Il était accro à l’héroïne et sans doute d'autres substances, donc j’ai supposé qu’il était défoncé et qu’il avait pris peur devant un fantôme en carton ou un truc du genre. Il m’a dit que c’était beaucoup trop dur pour être réussi par qui que ce soit. Que ce n’était pas naturel.

Je ne l’ai pas cru. Je lui ai dit que j’allais y jeter un oeil le lendemain soir. Il a essayé désespérément de me convaincre de ne pas le faire, mais sur le moment, 500$, ça me paraissait trop beau pour être vrai. Je devais y aller. Je me suis mis en route le lendemain soir.

Quand je suis arrivé, j’ai immédiatement senti qu'il y avait quelque chose d’étrange à propos de cette maison. Vous avez déjà vu ou lu quelque chose qui ne devrait pas être effrayant, et qui pourtant vous provoque un méchant frisson dans le dos ? C'était ça. J’ai marché vers le bâtiment et le malaise s’est intensifié quand j’ai ouvert la porte.

Mon cœur a ralenti et j’ai lâché un soupir de soulagement en entrant. La pièce ressemblait à un simple hall d’hôtel décoré pour Halloween. Aucun employé n'était présent. À la place, un panneau qui disait : « Première pièce par ici. Huit suivent. Atteignez la fin et vous gagnez ! » J’ai ricané et je suis allé vers la première porte.

La première pièce était presque risible. Le décor ressemblait au rayon Halloween d’un supermarché, avec des draps suspendus tenant lieu de fantômes et des zombies animatroniques qui laissaient échapper un grognement enregistré quand on passait devant. Tout au bout de la pièce se trouvait une sortie ; c’était la seule porte, excluant celle par laquelle j’étais entré. Je suis passé à travers les fausses toiles d’araignée et me suis dirigé vers la seconde pièce.

Un brouillard m’a accueilli en ouvrant la porte de la deuxième pièce. Elle était d’un autre niveau en termes de technologie. Non seulement il y avait une machine à brouillard, mais une chauve-souris était suspendue au plafond et volait en cercle. Effrayant. Il y avait une bande-son d’Halloween médiocre, du genre qu'on trouverait dans un Tout à 1€, qui passait en boucle dans la pièce. Je n'ai pas repéré de chaîne stéréo, mais je suppose que des enceintes étaient dissimulées quelque part. J'ai marché au milieu des rats mécaniques qui parcouraient la pièce et je me suis dirigé vers la porte en gonflant ma poitrine.

J'ai posé la main sur la poignée et j'ai immédiatement senti mon coeur s'emballer. Je ne voulais pas ouvrir cette porte. Le sentiment d’effroi qui m’a atteint était si fort que je pouvais à peine réfléchir clairement. Après quelques instants terrifiés, la logique a repris le dessus, je me suis ragaillardi et je suis entré dans la pièce suivante.

C’est dans cette pièce que les choses ont commencé à changer.
À priori, elle ressemblait à une pièce normale. Entièrement vide, une chaise était simplement posée au milieu du plancher en bois. Une lampe dans un coin éclairait pauvrement la pièce, lançant quelques ombres sur le sol et les murs.

C’était ça le problème. Des ombres. Plusieurs.

Il y avait d’autres ombres que celle de la chaise. J’étais à peine entré dans la pièce et j’étais déjà terrifié. C’est à ce moment que j’ai su qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Sans même y réfléchir, j'ai immédiatement tenté de rouvrir la porte par laquelle j'étais entré. Mais elle était verrouillée de l’extérieur.

J'étais ébranlé. Y avait-il quelqu’un qui fermait les portes derrière moi ? Pas possible. Je l’aurais entendu. Il y avait une sorte de mécanisme automatique, peut-être ? C'était possible. Mais j’étais trop effrayé pour y penser plus que ça. Je me suis retourné et les ombres étaient parties. Celle de la chaise restait, mais les autres n’étaient plus là. Je me suis lentement remis en marche. J’avais déjà eu des hallucinations quand j’étais petit, donc j’ai pensé que les ombres n'étaient que le fruit de mon imagination. J'ai commencé à me sentir mieux arrivé à la moitié de la pièce. Je regardais le sol tandis que j'avançais, et c’est là que je l’ai vue.

Ou plutôt, que je ne l’ai pas vue. Mon ombre n’était pas là. Je n’avais pas le temps de crier. J’ai couru aussi vite que j’ai pu jusqu'à l’autre porte et je me suis engouffré sans réfléchir dans la salle suivante.

La quatrième pièce était peut-être la plus dérangeante. Alors que je fermais la porte, toute la lumière a eu l’air de se faire aspirer dans la pièce précédente. Je me tenais là, entouré d'obscurité, incapable d'esquisser un mouvement. Je n’ai pas et n’ai jamais eu peur du noir, mais j’étais absolument terrifié. Toute vision m’était retirée. J’ai tendu la main devant mon visage, et si je n'avais pas su que je le faisais, je n’aurais pas pu dire qu’elle était là.

"Obscurité" n'est pas le mot. Je ne pouvais rien entendre non plus. C’était un silence de mort. Même dans une pièce insonorisée, on peut encore s’entendre respirer. On peut encore entendre qu'on est en vie.

Je ne pouvais pas.

Après un moment, j’ai commencé à tituber droit devant moi, ma seule perception restante étant mon coeur qui battait la chamade. Il n’y avait pas de porte en vue. Je n’étais même pas sûr qu'il y en avait une cette fois.

Et puis, un bourdonnement à peine perceptible est venu perturber le silence.

J’ai senti quelque chose derrière moi. Je me suis retourné d'un coup, mais je pouvais à peine voir le bout de mon nez. Mais je savais que c’était là. Le bourdonnement s’est amplifié, rapproché. Il semblait m’encercler, mais je savais que ce qui causait ce bruit se trouvait juste devant moi, avançant à pas feutrés. J'ai fait un pas en arrière; je n'avais jamais ressenti une telle frayeur. Je ne saurais pas vraiment la décrire. Ce n'est même pas que j'avais peur de mourir: j'avais peur de ce qui m'arriverait si ce n'était pas la mort. J'avais peur de ce que cette chose me réservait. Et puis, les lumières se sont allumées, et pendant une seconde, j'ai vu.

Rien. Je n'ai rien vu, et je sais qu'il n'y avait rien. Alors que l'obscurité regagnait la pièce, le bourdonnement s'est mué en un crissement affreux. J'ai crié ; je ne voulais pas entendre ça une seconde de plus. J'ai avancé vers le fond en faisant face à la première porte, le plus loin possible du son, et j'ai cherché à tâtons la poignée de la porte suivante. Je me suis retourné, et je suis tombé dans la cinquième pièce alors que la porte cédait.

Avant de décrire la cinquième salle, laissez-moi insister sur un point. Je ne suis pas un toxicomane. Je n'ai jamais fait un usage abusif de drogues et je n'ai jamais eu d'épisode psychotique à part les hallucinations dont je parlais plus haut, et ces dernières ne survenaient que sous l'effet de la fatigue ou au réveil. J'avais l'esprit parfaitement clair en pénétrant dans NoEnd House.

Étendu sur le sol, c'est le plafond de la cinquième pièce que j'ai vu en premier. Ce que j'ai vu ne m'a pas vraiment effrayé ; c'était plutôt surprenant. Des arbres poussaient dans la salle et formaient une frondaison épaisse au-dessus de ma tête. Le plafond était plus haut que dans les pièces précédentes, ce qui laissait penser que j'étais au centre de la maison. Je me suis relevé, j'ai épousseté mes vêtements, et j'ai regardé autour de moi. Aucun doute, c'était la pièce la plus grande dans le bâtiment. Je ne pouvais même pas voir la porte vers la salle suivante là d'où j'étais ; des buissons et des arbres devaient se trouver entre la sortie et moi.

Jusque là, je supposais que les salles suivraient une progression dans l'horreur, mais celle-ci était un vrai paradis comparée à la précédente. Je supposais aussi que la chose qui était avec moi juste avant était restée là-bas. J'avais tort, terriblement tort.

Pendant que je m'enfonçais dans la pièce, j'ai commencé à entendre les bruits typiques de la forêt ; les chants des grillons et, parfois, les battements d'aile d'un oiseau, semblaient être ma seule compagnie ici. C'était la chose qui me dérangeait le plus. J'entendais des insectes, des oiseaux et d'autres animaux, mais je n'en voyais aucun.

J'ai commencé à me demander à quel point cette maison était grande. Vue de l'extérieur, elle semblait plutôt normale. Sûrement plus grande qu'un pavillon de banlieue, certes, mais c'était une forêt entière qui s'étendait à l'intérieur. La canopée m'empêchait de voir le plafond, mais je supposais qu'il était toujours là, peu importe sa hauteur. Je ne voyais plus les murs, non plus. Le seul élément qui m'indiquait que j'étais encore en intérieur était le sol, le même que précédemment : un simple plancher de bois à la patine sombre.

J'ai poursuivi ma marche, espérant chaque fois trouver la sortie derrière l'arbre suivant. Après un moment à marcher, j'ai senti un moustique se poser sur mon bras. Je l'ai secoué pour le faire fuir tout en continuant à avancer. Une seconde après, c'était une dizaine de plus qui me tombaient dessus dans différents endroits. Je les sentais qui rampaient sur mes bras et mes jambes, et j'en entendais quelques-uns voleter juste devant mon visage. J'ai battu l'air vivement pour les faire partir, mais rien n'y faisait. J'ai regardé mes bras et j'ai laissé échapper un cri étouffé - enfin, plus un gémissement, pour être honnête. Je ne voyais aucun moustique. Pas un seul moustique n'était posé sur moi, mais je les sentais. J'entendais le sifflement de leurs ailes près de mes oreilles, et je les sentais me piquer, mais je ne pouvais pas les voir. Je me suis couché par terre et j'ai commencé à rouler sur le sol. C'était désespéré. J'avais toujours détesté les insectes, en particulier ceux que je ne voyais pas ou que je ne pouvais pas atteindre. Mais ces insectes pouvaient m'atteindre, et ils étaient partout.

J'ai commencé à ramper. Je n'avais aucune idée d'où j'allais ; l'entrée n'était plus visible et la sortie n'étaient toujours pas en vue. Je rampais, ma peau tressaillant sous les assauts de centaines d'insectes fantômes. Après ce qui m'a semblé être des heures, j'ai fini par trouver la porte. J'ai empoigné l'arbre le plus proche et, m'appuyant dessus, je me suis relevé, fouettant en vain mes bras et mes jambes. J'ai tenté de courir, mais je ne pouvais pas, épuisé de ramper et de lutter contre ce qui me harcelait. J'ai atteint la porte en quelques pas chancelants, m'appuyant sur chacun des arbres qui m'en séparaient.

J'étais seulement à un ou deux mètres quand je l'ai entendu. Le bourdonnement de la pièce précédente. Il venait de derrière la porte, plus grave que la première fois. Je pouvais presque le ressentir à l'intérieur de mon corps, comme quand on se tient près des caissons de basses à un concert. La sensation des insectes rampant sur ma peau s'atténuait tandis que le bourdonnement gagnait en intensité. Alors que je posais ma main sur la poignée, les insectes étaient totalement partis, mais je n'arrivais pas à me résoudre à tourner le bouton. Je savais que si je retournais en arrière, les insectes me retomberaient dessus, et que je ne pourrais de toutes façons pas regagner la quatrième salle. Je suis resté, hésitant, la tête collée contre la porte frappée d'un six, la main tremblant sur la poignée qu'elle serrait. Le bourdonnement était si fort que je ne m'entendais même plus penser. Je ne pouvais rien faire d'autre qu'avancer. La sixième pièce était la suivante, et c'était un enfer.

J'ai repoussé la porte derrière moi, les yeux fermement clos et les oreilles douloureuses. Le bourdonnement était tout autour de moi. Alors que la porte se verrouillait dans ses gonds, le bourdonnement s'est évanoui. J'ai ouvert les yeux, pour me rendre compte que la porte que je venais de fermer avait disparu. À la place, un mur. J'ai regardé autour de moi, choqué. La pièce était identique à la troisième salle - la même chaise, la même lampe - mais cette fois, rien d'anormal avec les ombres. La seule vraie différence était qu'il n'y avait pas de porte de sortie, et celle par laquelle j'étais entré venait de disparaitre. Comme je l'ai dit plus haut, je n'avais jamais eu de problèmes d'instabilité mentale jusque là, mais c'est à ce moment que j'ai sombré dans ce qu'on pourrait appeler de la folie. Je n'ai pas crié. Je n'ai pas émis un son.

Au début, j'ai doucement gratté le mur. Il était solide, mais je savais que la porte était quelque part. Elle devait être quelque part. J'ai gratté, plus insistant, là où devait se trouver la poignée. J'ai griffé de mes deux mains, maintenant frénétique, cassant, retournant mes ongles contre le bois du mur. Je me suis mis à genoux, seuls mes grattements perturbant le silence parfait de la chambre. La porte était là, je savais qu'elle était là. Si je pouvais seulement traverser ce mur. Et puis...

« Est-ce que ça va ? »

Je me suis mis debout et retourné d'un geste. Je me suis adossé au mur derrière moi et j'ai vu qui venait de parler ; aujourd'hui, je regrette de m'être seulement retourné.

C'était une petite fille. Elle portait une robe blanche légère, qui lui descendait aux chevilles. Ses cheveux blonds lui arrivaient au milieu du dos, sa peau était pâle et ses yeux étaient bleus. Elle était sûrement la chose la plus effrayante que j'avais jamais vue - pas la fillette en elle-même, mais ce que j'ai vu en elle.
En regardant attentivement, j'ai vu autre chose. Là où elle se tenait, il y avait ce qui ressemblait au corps d'un homme, si ce n'est plus grand que la normale et couvert de poils. Il était nu des pieds à la tête, mais sa tête n'était pas celle d'un homme et ses pieds étaient des sabots. Ce n'était pas le diable, mais au point où j'en étais, ça aurait très bien pu l'être. La forme avait la tête d'un bélier et le museau d'un loup.

Cette chose et la fillette, c'était la même forme. Je n'arrive pas à le décrire clairement, mais je voyais les deux simultanément. Ils se tenaient au même endroit dans la pièce, mais c'était comme regarder deux dimensions séparées. Quand je voyais la fille, je voyais l'autre forme, et quand je voyais l'autre forme, je voyais la fille. Je ne pouvais pas parler. Je pouvais à peine voir. Mon esprit luttait contre ce qu'il cherchait à appréhender. J'avais déjà connu la peur au cours de ma vie et je n'avais jamais eu autant peur que dans la quatrième salle, mais ça, c'était avant la sixième. Je suis resté immobile, fixant du regard la chose qui venait de me parler. Il n'y avait pas de sortie. J'étais piégé avec elle. Et puis, elle a de nouveau parlé.

« David, tu aurais dû écouter. »

C'était la voix d'une fillette que j'entendais. Mais simultanément, la voix de l'autre forme résonnait dans mon esprit, une voix que je ne tenterai même pas de décrire. Aucun autre bruit. La voix continuait de répéter cette phrase, encore et encore dans ma tête - et j'approuvais. Je ne savais pas quoi faire. J'étais en train de glisser dans la folie, mais je ne pouvais pas quitter des yeux ce qui se trouvait devant moi. Je croyais que j'allais perdre connaissance, mais la salle ne m'aurait jamais laissé le faire. J'étais étendu sur mon flanc, priant pour que ça s'arrête sous le regard de la forme. Devant moi, roulant sur le sol, se trouvait un des rats mécaniques de la deuxième salle.

La maison se jouait de moi. Mais sans que je sache vraiment pourquoi, le fait de voir ce rat a arraché mes esprits de l'abîme dans lequel la chose les précipitait, et j'ai jeté un regard circulaire sur la chambre. J'allais sortir d'ici. J'allais sortir de cette baraque, j'allais survivre à cette épreuve et ne plus jamais en parler. Je savais que j'étais en enfer et je n'étais pas prêt à prendre ma clé. Au début, seuls mes yeux ont bougé. J'ai scruté les yeux à la recherche de la moindre ouverture. La pièce n'était pas si grande, aussi ça ne m'a pas pris longtemps de faire le tour de ce que je pouvais voir sans me déplacer. Le démon me toisait toujours, comme vissé à sa place, mais sa voix devenait plus forte. J'ai posé la main sur le plancher, je me suis relevé péniblement, et je me suis retourné pour examiner le mur qui se trouvait derrière moi.

Et puis, j'ai vu quelque chose que je n'arrivais pas à croire. La chose se trouvait juste derrière moi, murmurant toujours à mon esprit que je n'aurais jamais dû venir. Je sentais son souffle sur mon dos, mais j'ai refusé de me tourner vers elle. Un grand rectangle était découpé dans le bois, une petite entaille pratiquée en son centre. Juste devant moi, se trouvait le grand "7" que j'avais griffé sans le savoir peu avant. Je savais ce que c'était: la septième pièce était juste derrière ce mur, là où se trouvait la cinquième il y a quelques minutes.

Je ne savais pas comment j'avais fait ça - peut-être le sentiment d'urgence - mais je venais de créer la porte. Dans ma folie, j'avais creusé dans le mur ce dont j'avais le plus besoin : une sortie. La septième pièce était toute proche. Je savais que le démon était juste derrière moi, mais pour une raison ou une autre, il ne pouvait pas me toucher. J'ai fermé les yeux et j'ai placé mes deux mains sur le sept. J'ai poussé, poussé de toutes mes forces. Le démon, à présent, criait dans mes oreilles. Il me disait que je ne partirais jamais. Il me disait que c'était la fin, mais que je n'allais pas mourir. Que j'allais vivre pour toujours avec lui dans la sixième salle.
J'ai refusé. J'ai poussé, j'ai crié de toutes mes forces. Je savais que j'allais finir par faire céder le mur.

J'ai gardé les yeux fermés, j'ai hurlé, et le démon a disparu. Le silence est retombé sur la salle. Je me suis retourné, lentement, et je n'ai vu que la chambre, telle qu'elle était quand j'y suis entré : une lampe dans un coin, une chaise solitaire au milieu du plancher. Je n'arrivais pas à croire ce que je voyais, mais je n'avais de toutes façons pas le temps d'y penser plus que ça. Je me suis retourné vers le sept, faisant un petit bond en arrière.
C'était maintenant une porte qui se trouvait devant moi. Ce n'était pas celle que j'avais pratiquée, mais une porte ordinaire frappée d'un grand sept. Mon corps tremblait tout entier. Ça m'a pris un moment pour oser tourner la poignée, et je suis resté là un moment, hésitant à poursuivre mon avancée. Je ne pouvais pas rester dans la sixième pièce, mais après ce que je venais de traverser, je n'osais pas imaginer ce que la septième me réservait. J'ai dû rester planté là une bonne heure, regardant la porte, angoissé. Finalement, avec une profonde inspiration, j'ai tourné le bouton et j'ai ouvert la porte de la septième salle.

J'ai franchi le chambranle, à bout de forces et mentalement exténué. La porte s'est refermée derrière moi et j'ai réalisé où je me trouvais. J'étais dehors. Non pas dehors comme dans la cinquième salle, mais bel et bien dehors. Mes yeux me piquaient. J'avais envie de pleurer. Je suis tombé à genoux, j'ai voulu laisser les larmes couler, mais je n'y arrivais pas. J'étais finalement sorti de cet enfer. Je ne me souciais même pas du prix que j'étais censé recevoir. Je me suis retourné, et je me suis aperçu que la porte que je venais de franchir n'était autre que la porte d'entrée.

Je me suis dirigé vers ma voiture et je suis rentré chez moi, pensant à prendre une bonne douche en arrivant.



Alors que je me rapprochais de ma maison, je me suis senti mal à l'aise. La joie de sortir de NoEnd House s'était estompée et une terreur sourde grandissait en moi. J'ai tenté de me rassurer, ce n'était peut-être qu'un contrecoup de cette expérience éprouvante. J'ai franchi le seuil, et je me suis dirigé aussitôt vers ma chambre. Sur mon lit m'attendait mon chat, Baskerville. C'était le premier être vivant que je croisais de toute la nuit. Je me suis approché pour le caresser.
Il a alors feulé, tendant les griffes vers ma main. J'ai reculé, surpris ; il ne se comportait jamais comme ça avec moi. Sur le moment, j'ai juste mis ça sur le compte de son grand âge, je suis entré dans la cabine de douche et je me suis préparé pour ce qui serait sûrement une nuit sans sommeil.

Après la douche, je suis allé à la cuisine dans l'idée de me faire à manger. J'ai descendu les escaliers et je suis passé devant le salon ; ce que j'ai vu, cependant, restera marqué au fer rouge dans ma mémoire.
Mes parents étaient étendus sur le sol, nus et ensanglantés. Mutilés au point qu'ils étaient à peine reconnaissables. Leurs membres avaient été tranchés et se trouvaient alignés aux côtés de leurs corps. Leur tête, tranchées également, avaient été posées sur leurs poitrines, me faisant face. Souriantes, comme s'ils étaient contents de me voir.

J'ai chancelé sous le choc. Pris de nausée, j'ai rendu mon dernier repas sur le sol et me suis écroulé à genoux, sanglotant. Je ne savais pas ce qui avait pu se passer ; ils ne vivaient même pas avec moi à l'époque.

C'est là que je l'ai aperçue : une porte qui n'aurait pas dû être là. Une porte frappée d'un grand huit, tracé avec du sang.

J'étais toujours dans la maison. Je me trouvais dans mon salon, mais j'étais dans la septième pièce. Le sourire qu'affichaient mes parents s'élargissait à mesure que je le réalisais. Ce n'étaient pas mes parents ; ça ne pouvait pas être eux. Mais ils leur ressemblaient beaucoup trop. La porte était de l'autre côté de la pièce, les corps placés entre elle et moi. Je savais que je devais continuer, mais sur le moment, j'avais abandonné. Les visages souriants me mettaient à terre, ils se délectaient de ma détresse. J'ai vomi une fois de plus, à deux doigts de tomber dans les pommes. Et puis, le bourdonnement est revenu. Plus fort que jamais, il enveloppait entièrement la chambre, faisait trembler les murs. Le bourdonnement m'ordonnait d'avancer.

J'ai lentement commencé à marcher, me rapprochant de la porte et des corps. Je tenais à peine debout, et plus je m'approchais de mes parents, plus je voulais en finir. Les murs tremblaient maintenant si fort qu'ils semblaient sur le point de s'effondrer, mais les visages n'avaient pas cessé de me sourire. J'étais maintenant tout près d'eux et je pouvais voir leurs yeux suivre mon déplacement. J'étais maintenant entre eux deux, à un ou deux mètres de la porte. Les mains tranchées de mes parents se joignirent en travers du tapis, sans que les têtes me quittent des yeux. Une terreur nouvelle s'est emparée de moi, et j'ai pressé le pas. Je ne voulais pas les entendre parler. Je ne voulais pas entendre leur voix et me rendre compte que c'était bel et bien celle de mes parents. J'ai vu leurs bouches qui commençaient à s'ouvrir, et leurs mains se rapprochaient de mes chevilles. Dans un élan désespéré, je me suis précipité sur la porte, je l'ai ouverte d'un coup, et je l'ai claquée derrière moi. Huitième salle.



C'était bon. Après ce que je venais de vivre, aucun doute, cette maison ne pourrait rien me faire subir que je ne saurais pas traverser. À moins que la baraque me confronte directement aux flammes de l'enfer, elle ne pourrait plus m'infliger une épreuve à laquelle je n'étais pas préparé.
Malheureusement, je sous-estimais grandement les capacités de NoEnd House. Malheureusement, les choses sont devenues plus dérangeantes et plus indescriptibles encore dans la huitième salle.

J'ai encore du mal à croire ce que j'ai vu dans cette pièce. Encore une fois, c'était une copie conforme des troisième et sixième salle, à ceci près qu'un homme était assis sur la chaise habituellement vide. Après quelques secondes à essayer de nier ce que je voyais, j'ai finalement accepté : l'homme qui se tenait au centre de la pièce, c'était moi. Pas quelqu'un qui me ressemblait ; c'était moi, David Williams. Je me suis rapproché. Je devais voir ça de plus près, quand bien même j'étais sûr de moi. Il a relevé la tête, et j'ai remarqué que ses yeux étaient humides.

« Pitié... Pitié, pas ça. Ne me fais pas de mal.
 
– Pardon? Qui êtes-vous? Je ne vais pas vous faire de mal.
 
– Si, a-t-il dit, sanglotant à présent. Tu vas me faire du mal, et je veux pas que tu me fasses du mal. » Il s'est recroquevillé sur sa chaise et s'est mis à se balancer d'avant en arrière. Un spectacle d'autant plus pathétique que c'était moi en tout point.

« Écoutez-moi. Qui êtes-vous ? » J'étais maintenant à un mètre de mon double. C'était l'expérience la plus bizarre que j'avais faite jusque là, seul dans cette chambre à me parler à moi-même. « Qu'est-ce qui...
 
– Tu vas me faire du mal, tu vas me faire du mal, je sais que tu veux sortir alors tu vas me faire du mal !
 
– Pourquoi vous dites ça ? Calmez-vous, ça va aller, d'accord ? Essayons de clarifier les choses et... »

Puis je l'ai aperçu : le David qui était assis devant moi portait les mêmes vêtements que moi, à l'exception d'une pièce de tissu rouge cousue sur sa chemise, un "9" blanc brodé dessus.

« Tu vas me faire du mal, tu vas me faire du mal, pitié non, ne me fais pas de mal... »

Mes yeux n'arrivaient pas à se détacher du nombre brodé sur sa poitrine. Je savais parfaitement ce que ça voulait dire. Les premières pièces étaient simples et directes, mais les suivantes sont devenues de plus en plus ambiguës. Le sept était apparu sur le mur, mais c'était moi qui l'avais tracé ; le huit était écrit avec du sang au-dessus des corps de mes parents. Mais le neuf - le neuf était apposé sur une personne, une personne bien vivante. Pis, c'était une personne qui me ressemblait trait pour trait.

« David ?
 
– Oui... tu vas me faire du mal, tu vas me faire du mal... » Il continuait de se balancer en sanglotant.

C'était moi, dans les moindres détails, jusqu'à sa voix. Mais, ce neuf... J'ai marché nerveusement devant lui tandis qu'il sanglotait. Sans vraiment comprendre comment, j'ai su que gratter les murs ne me mènerait nulle part cette fois-ci. Il n'y avait pas de porte de sortie, et, comme dans la sixième salle, la porte d'entrée avait également disparu. J'ai examiné les murs et le plancher autour de la chaise, y passant la tête pour voir si rien n'était caché dessous. Malheureusement, c'était le cas. Sous la chaise se trouvait un couteau. Une note l'accompagnait: « Pour David - De la part de la direction. »

J'ai senti mon estomac se nouer en lisant ces mots. J'avais envie de vomir. Prendre ce couteau était la dernière chose que je voulais faire. Sur la chaise, les sanglots de David étaient maintenant incontrôlables. Mon esprit tourbillonnait dans un fouillis de questions sans réponse - qui l'avait posé là et comment connaissaient-ils mon nom ? Sans compter qu'en même temps que je m'agenouillais sur le froid plancher, j'étais assis sur une chaise à pleurnicher, terrifié à l'idée du traitement que je me réservais. C'était trop pour moi. La maison et ceux qui la tenaient s'amusaient à me faire souffrir depuis des heures. Pendant un moment, mes pensées se sont dirigées sur Peter, et je me demandais s'il était arrivé si loin dans l'épreuve. Si c'était le cas, s'il s'était retrouvé face à un Peter Terry implorant sa pitié dans cette même chaise, se balançant convulsivement d'avant en arrière... J'ai chassé ces pensées de ma tête ; ce n'était pas important. J'ai pris le couteau, et au moment même où je l'ai touché, l'autre David s'est calmé.

« David, c'était ma voix que j'entendais, qu'est-ce que tu vas faire ? »

Je me suis levé, empoignant fermement le couteau.

« Je vais me sortir de là. »

David était toujours assis, mais il était parfaitement calme à présent. Il a levé les yeux vers les miens avec un petit sourire. Je n'aurais pas su dire s'il allait se mettre à rire ou se jeter sur moi pour m'étrangler. Lentement, il s'est levé de sa chaise et m'a fait face de toute sa hauteur.

La scène était profondément dérangeante. Sa taille, et même sa posture me correspondaient exactement. Je sentais le manche du couteau dans ma main, et j'ai resserré mon étreinte dessus. Je ne savais pas ce que j'allais faire avec, mais j'avais le sentiment que j'allais en avoir besoin.

« Très bien. » Sa voix était devenue un peu plus grave que la mienne. « C'est moi qui vais te faire du mal. Je vais te faire du mal, et je vais te garder ici avec moi. »

Je n'ai pas répondu. Je me suis juste rué sur lui, le taclant pour le mettre à terre. J'étais sur lui, ma lame tendue vers le bas, prête à frapper. Il m'a regardé, terrifié. C'était comme si je me regardais dans un miroir. Puis, le bourdonnement est revenu - faible, lointain, même si je le sentais au plus profond de mon propre corps. David regardait vers moi tandis que je regardais vers lui. Le bourdonnement s'est rapproché, et j'ai senti quelque chose se rompre en moi. D'un geste, j'ai abattu le couteau sur sa poitrine et j'ai élargi la plaie vers le bas. Toutes les lumières se sont éteintes, et je me suis senti tomber.



L'obscurité autour de moi était telle que je n'en avais jamais vue jusqu'ici. La quatrième salle était sombre, mais loin d'être aussi sombre que les ténèbres qui m'engouffraient ici. Passé un temps, je n'étais même plus sûr de tomber. Je me sentais comme si je ne pesais plus rien, enveloppé dans le noir. Une profonde tristesse s'est abattue sur moi. Je me sentais perdu, seul, déprimé. Prêt à en finir. La vision de mes parents m'est revenue. Je savais que ce n'était pas réel, mais je l'avais vu, et je ne pouvais plus l'ignorer. Mon désespoir grandissait sans cesse.

Je suis resté dans la neuvième salle pendant ce qui m'a semblé des jours. La dernière salle. La fin. Et c'est précisément ce qu'elle était : la fin. NoEnd House avait une fin, et je l'avais atteinte. Arrivé là, j'ai abandonné. Je savais que j'allais rester pour toujours dans cet entre-deux, avec les ténèbres pour seule compagnie. Le bourdonnement n'était même plus là pour maintenir mes sens éveillés.

J'avais perdu toute perception. Je n'étais même plus conscient de mon propre corps. Je ne pouvais plus rien entendre. La vue m'était totalement inutile ici. J'ai recherché le goût de ma salive dans ma bouche, en vain. Je n'avais plus de corps, et j'étais totalement perdu. Je savais où j'étais. C'était l'enfer. La neuvième salle était l'enfer.



Puis c'est arrivé. Une lumière. L'image d'Épinal de la lumière au bout du tunnel. J'ai senti peu à peu un sol se poser sous mes pieds, puis le poids de mon corps qui grandissait. Après un moment à reprendre connaissance de mes perceptions et de mes pensées, je me suis lentement mis en marche vers la lumière.

Alors que je m'approchais de la source de la lumière, elle a commencé à prendre forme. C'était un rai vertical, le côté d'une porte qui n'était marquée d'aucun chiffre. J'ai lentement poussé la porte, et je me suis retrouvé là où j'avais commencé : le hall de NoEnd House. Il était exactement tel qu'il était quand j'ai passé la première porte : toujours vide, et décoré de puérils articles d'Halloween.



Après tout ce que j'avais traversé cette nuit-là, je m'attendais encore au pire. Laissant passer quelques instants sans qu'il ne se passe rien, j'ai regardé autour de moi, à la recherche du moindre détail étrange, et j'ai fini par apercevoir, sur le guichet, une enveloppe blanche portant mon nom. Curieux, mais toujours prudent, j'ai rassemblé mon courage et j'ai ouvert l'enveloppe. À l'intérieur, un feuillet manuscrit.

David Williams,

Félicitations! Vous êtes arrivé au bout de NoEnd House! Veuillez accepter ce prix en gage de votre exploit.

À jamais vôtre,

La direction.


L'enveloppe contenait cinq billets de cent dollars.



Je ne pouvais pas m'arrêter de rire. J'ai ri pendant ce qui m'a semblé des heures. Je riais quand je suis retourné à ma voiture, je riais sur la route vers chez moi. Je riais pendant que je garais ma voiture dans l'allée. Je riais pendant que je tournais la clé dans la serrure.
Et je riais quand j'ai aperçu le "dix" gravé sur la porte d'entrée.

Traduction de Tripoda

Le puits à souhaits

Stupide, stupide, stupide.
Je suis stupide.
Je ne me sentais pas si stupide cet après-midi, je pensais simplement être une bonne mère. C'était une belle journée, j'avais emmené ma fille en promenade et les feuilles aux magnifiques couleurs de l’automne craquaient sous nos pieds.
Nous nous promenions dans les petits chemins de forêt, pendant qu'elle posait mille et une questions, et qu'elle énumérait tous les contes de fée que ces bois lui évoquaient. Je l'ai calmement écoutée, amusée, lui ayant moi-même fait connaître ces contes.
Non, rien de tout cela n'était stupide.
S’approcher de ce vieux puits à souhaits l'était peut-être cela dit. Ma fille semblait enchantée de le découvrir.

« Tu l'as déjà fait, Maman ? Tu as déjà fait un souhait ici ? »
- J'en ai fait deux, lui ai-je répondu. La première fois, j'ai souhaité que tu naisses, et tu es venue au monde. Cela ne m'a coûté qu'une seule pièce. »

Elle a ri et m’a demandé ce qu’avait été mon second souhait.

« Ce souhait a été le plus sincère que j'ai jamais fait, car c'était encore pour toi.
- Mais tu m'avais déjà ? » avait-elle répondu.

J'ai souri.

« Oui, mais je ne voulais pas te perdre. J'ai fait le second souhait quand tu n’étais encore qu’un bébé, lorsque tu es tombée très malade et que les médecins disaient qu'il n'y avait pas d'espoir. J'étais tellement triste que j'ai envoyé un autre centime dans ce puits. Et ce souhait s'est également réalisé car ton état s'est amélioré. Es-tu contente de mon souhait ?
- Oui ! »

Je l'étais moi aussi. Et je ne mentais pas, j'avais bel et bien fait ce souhait.
Je ne lui ai cependant pas raconté toute l'histoire. Je ne lui ai pas dit comment, après avoir jeté la pièce dans le puits, celle-ci était revenue et avait atterri à mes pieds. Je ne lui ai pas dit que lorsque j'avais touché la pièce, j'avais tout de suite compris que la chose qui se trouvait là-bas - ou peut-être même le puits lui-même - émettait un souhait en retour. Il attendait bien plus qu'une petite pièce.

« Est-ce que papa a fait un vœu, lui aussi ? » avait-elle demandé.

Je savais qu'elle finirait par poser cette question. Elle pensait toujours à son père, bien qu'elle ne l'ait jamais vraiment connu. J'avais dit à tout le monde que mon mari nous avait abandonné, mais à elle, je lui avais juste raconté à quel point son père était un homme aimant et dévoué avant de se volatiliser. Dans son imagination, son père était une sorte de roi disparu de longue date, et elle, sa princesse.

« Non, lui ai-je répondu. Je n'ai jamais emmené ton papa ici. »

Sauf que je l'avais fait.
Une fois.
Parce que certains souhaits coûtent plus chers que d'autres.

En ce soir d’automne, quelqu’un est maintenant en train de frapper à ma porte, poussant des gémissements qui ressemblent vaguement à mon nom. Je peux sentir une odeur horrible. Une odeur de moisi, semblable à celle d’une cave ou d'une grotte humide.
Un long silence s'installe avant que le bruit de la fenêtre pulvérisée par une main squelettique ne vienne le chasser. L'odeur de moisi est lentement remplacée par la puanteur de la chair décomposée.

Stupide, stupide, stupide.
À quoi ai-je pensé ?
Quel autre souhait une petite fille aimant son père disparu aurait pu faire ?
Pourquoi lui ai-je donné cette pièce ?

Traduction de Kamus

Paranoïa spatiale

«  Sergent, réveillez-vous ! » 
  
Personne n'a envie d'entendre ça, surtout quand il est trois heures du matin. Mais même si on est à quelques milliers de kilomètres de la Terre, on n'arrive jamais à fuir nos responsabilités. J'ai soulevé le chat qui ronronnait tranquillement sur mon ventre, puis je me suis assis sur le bord de mon lit. 
  
«  Ça va, ça va, j'arrive. Que se passe-t-il encore ? 
- C'est Parker et Réno. Ils sont de retour de mission mais on a dû les enfermer. Ils sont très violents et tiennent des propos incompréhensibles. Il faut que vous leur parliez. » 
  
Je ne pensais pas qu'ils seraient de retour si vite. Il me semblait que leur mission devait durer plus d'une semaine. S'ils reviennent après deux jours seulement, c'est que quelque chose a mal tourné. Étant le plus haut gradé, ça va encore être pour ma pomme. Quelle idée j'ai eue d'accepter cette mission. Je hais ce vaisseau. Je hais l'espace, putain. 
  
«  Très bien. Inspectez leur navette de retour. J'avais dit au scientifique en chef de tenir un journal de mission, ça nous sera utile. Ah, et dites à Judith de me préparer un café, je pense ne pas pouvoir me recoucher avant un bon moment. » 
  
Après ce réveil pour le moins difficile, je me suis dirigé vers les cellules de confinement. Quand Jean me disait qu'ils étaient violents, il ne mentait pas. Dans leur cellule, Parker et Réno semblaient extrêmement nerveux. Ils hurlaient à plein poumons. 
  
«  On va tous mourir si on ne fait rien bordel ! 
- Libérez-nous ! Ou vous allez le regretter ! » 
  
Quand ils m'ont aperçu, ils m'ont directement interpellé. 
  
« Sergent. Vous êtes quelqu'un de sensé. Écoutez-moi. Il s'est passé quelque chose de terrible sur cette planète. 
- Réno, calmez-vous. Je ne sais pas quelle mouche vous pique mais vous avez intérêt à avoir une bonne raison de me faire lever à une heure pareille. Moi et le chat, on passait une nuit des plu- 
- On n'a pas le temps pour ça. Écoutez-moi. Tous les scientifiques présents sur cette planète sont morts. Tous les soldats... Nous sommes les seuls rescapés. » 

Moi qui étais encore de bonne humeur malgré ce réveil soudain, j'ai vite changé de ton. Mon visage s'est assombri. J'avais des amis sur cette planète... 

«  Que... ? Dites-moi que c'est juste une mauvaise blague. Je ne vous permets pas de plaisanter avec ça. Soldat, si c’est un mensonge, vous allez le regretter, je vous le garantis ! 
- Je n'oserais jamais, sergent. Voilà ce qui s'est passé... » 
  
Il m'a raconté toute l'histoire. Il semblerait qu'en faisant des tests sur une substance organique trouvée sur cette planète, les scientifiques auraient réveillé une matière capable d'infecter les êtres vivants et de les contrôler comme des marionnettes. Ils en prendraient le caractère et les souvenirs et seraient ainsi difficiles à identifier. N'importe qui pouvait être infecté. Parker et Réno avaient réussi à s'échapper de justesse en abattant tous leurs poursuivants. Je n'ai pas vraiment eu le temps d’y réfléchir, une alarme a retenti. Il n'a pas fallu longtemps avant de voir débouler Judith, mon café à la main. 
  
«  Sergent ! Le système a détecté un organisme étranger sur le vaisseau. » 
  
J'ai très vite compris ce qui s’était passé. 
  
«  Putain ! Vous l'avez ramenée avec vous ! Il faut trouver cette chose et la neutraliser avant qu'elle n'infecte quelqu'un. Soldat, libérez Parker et Réno. Il n'y a qu'eux qui savent contre quoi on se bat. Que tout le monde prenne son arme et se regroupe dans le hall. » 
  
Réno, Parker et moi nous sommes dirigés vers l'armurerie pour y prendre quelques fusils. 
  
«  Bon, comment on tue ces choses ? 
- Les balles suffisent, sergent. Quand cette chose contamine un être organique, il s'infiltre dans son organisme et en prend le contrôle en quelques minutes. Après cela, il ne peut pas sortir de l'hôte avant une bonne heure pour trouver un autre corps à contaminer. 
- Si elle a contaminé quelqu'un, on a donc encore une bonne demi-heure avant qu'elle ne puisse passer à un autre corps. Il faut saisir notre chance et tuer directement son premier hôte... Il ne faudra pas hésiter, si cette saloperie réussit à infecter un pilote, ou un gradé, il pourra donner l'ordre de rentrer sur Terre... Et là, ce sera la catastrophe... » 
  
Après nous être complètement équipés, nous sommes partis vers le hall. Sur le chemin, nous avons croisé Prince, le chat du vaisseau, qui avait lui aussi été réveillé en même temps que moi. J'ai voulu m'approcher de lui pour l'enfermer dans la salle de repos du vaisseau, mais j'ai entendu un coup de feu. Celui-ci toucha Prince, qui gisait maintenant dans une mare de sang. Je me suis retourné, et j'ai vu Parker, le fusil à l’épaule. Je lui ai sauté dessus et l'ai plaqué au sol. 
  
«  Putain Parker, c’était quoi ça ?! 
- Lâchez-moi ! Cette chose peut infecter n’importe quel organisme vivant ! » 
  
Je l'ai lâché. Il s'est relevé et m'a posé la main sur l'épaule. 
  
«  Je sais que vous teniez à ce chat, mais il ne fallait surtout pas le laisser s'échapper, s’il était contaminé, il aurait pu se cacher facilement et ainsi infecter quelqu'un d'autre. » 
  
Réno était penché sur le cadavre du félin. 
  
«  Regardez, il n'était pas infecté finalement. 
- Comment pouvez-vous le savoir ? 
- En nous évadant de la planète, nous avons croisé plusieurs cadavres. Certains avaient le sang vert... Nous sommes donc arrivés à la conclusion qu’une fois infecté, le sang des hôtes devient vert. » 
  
C’était une information très importante. J'ai pris mon arme, et l'ai pointée vers Parker et Réno. 
  
«  Bien, maintenant, vous allez prendre votre couteau, et vous allez me montrer la couleur de votre sang. » 
  
Ils semblaient interloqués. 
  
«  Sergent, si nous étions infectés, vous croyez vraiment qu'on vous aurait révélé tout- 
- Faites ce que je vous dis ! 
- Très bien, si cela peut vous rassurer. » 
  
Ils ont tous deux sorti leurs couteaux et se sont entaillé le pouce. De ceux-ci s'écoulait du sang, rouge. Tout à fait normal. 
  
«  Rassuré ? 
- Oui, continuons. » 
  
Nous avons repris notre marche vers le grand hall. Arrivés là-bas, le personnel du vaisseau ainsi que tous les soldats étaient rassemblés. Il fallait leur expliquer la situation, alors j’ai décidé de monter sur une table et m'adresser à eux. Je me suis donc dirigé vers la table la plus haute du hall, mais, une nouvelle fois, un coup de feu m’interrompit. C'était Réno. Il avait commencé à ouvrir le feu sur la foule, suivi de Parker. Un véritable bain de sang. Les soldats, pris de court et étant les premiers visés, n'avaient pour la plupart pas eu le temps de riposter. J'ai renversé la table, et j'ai plongé derrière, à l'abri. 
  
« Putain, qu’est-ce que vous foutez !? 
- Nous faisons ce qui doit être fait. N'importe qui peut être infecté. 
- Nous aurions pu les tester ! Vérifier leur sang ! 
- Le temps que nous les vérifiions tous, la chose aurait eu le temps de contaminer quelqu'un déjà testé. C'est vous qui l'avez dit : il ne faut pas hésiter. » 
  
Puis ils ont repris leurs tirs. Cela a duré plusieurs minutes. Des coups de feux, des portes qui s'ouvrent et se ferment. Après cela, j'ai jeté un œil au-dessus de la table. Il n'y avait plus qu'une seule personne debout : Parker. Réno gisait à terre, une balle dans la tête. Un soldat avait réussi à le tuer avant d'être tué à son tour. Parker semblait me chercher. 
  
«  Sergent, certains ont réussi à fuir vers la cabine de pilotage. Il faut les arrêter ! » 
  
Il fallait que je prenne une décision. Comme ils l'avaient dit, le test du sang n'était pas sûr. Je suis sorti de derrière ma table et me suis dirigé vers Parker. 
  
«  Oui... Vous avez fait le bon choix. Allons trouver un moyen d'arrêter ceux qui se sont réfugiés dans la cabine de pilotage. 
- Vous êtes quelqu'un de sensé. Allons-y, ne perdons pas de temps, cela va bientôt faire trente minutes. » 
  
Il a remis son arme à sa ceinture et s'est dirigé vers la grande porte. J'ai sorti mon arme et l'ai pointée vers sa tête. 
  
«  Sergent, qu'est-ce que vous fai- » 
  
J'ai tiré avant qu'il ne puisse finir sa phrase. Qu'il soit infecté ou non, je ne pouvais pas supporter de ne pas agir. Ils avaient tué mon équipage. Des innocents. Certains étaient mes amis. Ils avaient des familles qui les attendaient sur terre. Je me suis dirigé vers la grande porte. Évidemment, celle-ci était verrouillée. J'ai appuyé sur le bouton d'appel situé à côté de celle-ci. 
  
« Ici le sergent Gomez, répondez. Ouvrez cette porte. » 
  
Une voix familière m'avait répondu. Judith. Elle semblait paniquée. 
  
«  Sergent, je crains qu'on ne puisse pas faire ça. J'ai entendu votre conversation avec Parker tout à l'heure. Nous ne pouvons pas prendre le risque de vous ouvrir, vous pouvez être infecté. 
- Je ne le suis pas ! Je vous assure. Ouvrez cette porte, c'est un ordre. 
- Je suis désolée... Nous allons faire cap vers la terre, une fois là-bas les secours interviendront. 
- Ne faites pas ça ! Il ne faut pas que cette chose approche de la Terre ! 
- [...] 
- Judith ! JUDITH ! Vous ne savez pas ce que vous faites ! » 
  
Elle ne répondait plus. C'était une catastrophe. Si ce monstre arrive à pénétrer sur terre, il sera en mesure de prendre le contrôle de tous les êtres vivants de façon exponentielle. Il ne fallait pas être très malin pour déduire que c’était une très mauvaise idée de faire cap vers la terre, mais la peur vous fait faire n'importe quoi. Quoi qu'il en soit, ce vaisseau était sous ma responsabilité. Il fallait que je fasse quelque chose. Il n'y avait qu'une seule solution. Puisque je n'arriverais pas à convaincre les personnes enfermées dans le poste de pilotage, je devais arrêter le vaisseau, d'une manière ou d'une autre. Je me suis dirigé vers la cale, et j'ai activé par un code un ordinateur caché sous un panneau. La voix robotique de l'ordinateur m'a demandé ce que je voulais faire. 
  
« {Bonjour, Sergent Gomez, veuillez exprimer votre choix.} 
- Autodestruction du vaisseau. 
- {Vous avez choisi : autodestruction. Confirmez-vous ce choix ?} 
- Oui. 
- {Attention, vous avez cinq minutes pour annuler ce choix, une fois ce temps écoulé, il vous sera impossible d'annuler cet ordre. Veuillez énoncer votre mot de passe pour lancer le compte à rebours.} 
- Prince. 
- {Autodestruction dans dix minutes.} 
  
Une bonne chose de faite. J'avais maintenant cinq minutes pour convaincre Judith de m'ouvrir et d'annuler le retour sur Terre. Si je venais à échouer, au moins le vaisseau n'atteindrait jamais ma chère planète natale. Je suis retourné dans le hall et ai de nouveau appelé la cabine de pilotage. Cette fois, aucune réponse. Ils avaient sans doute désactivé toutes les communications du vaisseau. Je ne saurais jamais s’il y avait un infecté à l’intérieur, mais, une chose était sûre, cette chose mourrait ici, avec moi. J’aurais pu m’enfuir à bord d’une navette mais il aurait fallu que je franchisse la porte, verrouillée, devant moi. 
  
Je me suis installé sur un fauteuil du hall, avec une bouteille de whisky, histoire de savourer mes derniers instants convenablement. J'ai fait le tour du hall, la bouteille à la main. Sur une table, un petit cahier. "Journal de mission". Celui que j'avais demandé ce matin. J'ai regardé ma montre. Cinq minutes étaient passées. Plus question d'annuler. Il ne me restait que deux minutes à vivre. J'ai quand même feuilleté le journal et j'y ai trouvé quelque chose qui aurait pu tous nous sauver. Trop tard. 
  
"[...] Il semble qu’une fois un organisme infecté, son sang change radicalement. Pas à l’intérieur du corps, mais au contact de l'air. En effet, une fois exposé à l’air libre, on observe une réaction chimique qui change la couleur du sang, du rouge au vert. Ce procédé prend habituellement 10 bonnes minutes [...]" 
  
Le test de sang était bel est bien concluant, d'une certaine façon. Il était cependant impossible de le prouver immédiatement, ce que j'ai demandé à Parker et Réno ne servait donc à rien. Il aurait fallu que j'attende et que je vérifie leur sang après 10 minutes. 
  
«  Putain de Parker. Putain de Réno. S'ils n'avaient pas tiré sur la foule, j'aurais trouvé ce journal, et on aurait pu tous s'en sortir... » 
  
Il ne restait plus qu'une minute. J'ai inspecté le sol du hall et tous les cadavres qui le jonchaient. Il n'y avait que du rouge. Partout. Cela voulait dire que c’étaient tous des innocents. S’il y avait un infecté, il se trouvait dans le poste de pilotage. J'avais fait le bon choix. 
  
J'avais sauvé la Terre. 
  
A moins que... 
  
Il ne restait plus que vingt secondes avant l'explosion. Je me suis dirigé vers l'armurerie. Dans le couloir gisait le corps de Prince. Son sang était d'un vert très clair. 
  
Alors que mon corps était pulvérisé par l'explosion du vaisseau, j'ai hurlé du plus profond de mon âme :
  
«  MEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEERRRRRRDDDDDE ! »

Texte de Kamus

Le tueur aux charades

Cela faisait quelques mois que je suivais sa trace et malgré tout les indices qu'ils nous avait laissé, je sentais que nous étions encore loin de le coincer. Ce tueur en série est loin d'être un débutant, et même si ce n’était pas ma première affaire de la sorte, celle-ci était de loin la plus difficile de ma carrière.

Cela avait commencé il y 3 mois, le 18 février 2016. On m'avait appelé sur les lieux d'un crime. Une vraie boucherie. Une famille complète, un couple et leur fils, massacrés dans leur propre maison. La mère avait été égorgée, le fils poignardé, et le père avait été crucifié au mûr du salon.

D'habitude, je n'interviens pas dans cette partie du pays, c'est hors de ma juridiction, mais un message laissé par le meurtrier avait poussé les autorités locales à me faire venir. En effet, à côté du corps crucifié du père, se tenait un message, écrit avec son sang :

"Mon premier est le nom de l'homme le plus intelligent du pays"

La police locale avait de suite pensé à moi, car j’étais connu dans tout le pays grâce à mes succès dans les enquêtes les plus difficiles. Il est vrai que j'avais la réputation d'être le plus fin limier du pays. Mes prouesses dans la résolution des énigmes m'ont valu le surnom de l'homme le plus intelligent du pays.

Le tueur nous avait donc laissé une charade, et si la déduction des policiers était bonne, nous avions notre premier mot, mon nom. "Moore".

Cette charade n'était pas le seul message laissé par le tueur, il avait également laissé sa signature. Sous la charade, son pseudonyme. "Mat2016".

Un pseudonyme bien enfantin pour un tueur en série. On aurait dit un pseudo sorti tout droit d'internet, avec l'année actuelle dans celui-ci. Bien, après tout, il nous laissait aussi des charades, donc on avait pu deviner un trait de caractère assez puéril chez ce tueur en série.
Cependant, ces indices étaient trop maigres pour pouvoir en savoir plus sur notre tueur. Nous ne pouvions pas deviner le lieu, la victime ou même la date du prochain crime. Tout ce que le tueur avait réussi a faire, c’était de m'amener ici. Et je ne pouvais qu'attendre un autre message de sa part.

Ça n'a pas traîné, car une semaine après ma venue, un autre meurtre avait été commis. Cette fois, c'était dans une salle de classe d'une école pour fille. La victime était une adolescente, une élève de l'école. Comme le père du premier meurtre, elle avait été crucifiée au mûr. Le crime avait été commis durant la nuit, donc il n'y avait aucun témoin, juste un nouveau message écrit avec son sang nous attendait :

"Mon second est l'arme avec laquelle je tue, et je tuerais"

Et toujours sa signature, "Mat2016".

Le tueur voulait donc que nous trouvions l'arme du crime. Si on s'en réfère à son message, il n'utilise qu'une seule arme pour commettre ses méfaits. Et comme les premières victimes avaient été poignardées, il devait s'agir d'un couteau, ou d'un objet pointu.

Aucune arme n'avait été trouvée sur les lieux du premier crime, alors si le tueur voulait vraiment nous la révéler, il avait du laisser des indices, ou même l'arme en question.
Après quelques heures de recherches, celle-ci avait enfin été trouvée, dans la petite rivière qui voisinait l'école. Une dague. Une petite dague toute simple, sans aucun artifice. Elle avait été analysée, mais comme elle avait été jetée dans l'eau, elle n'avait plus aucune empreinte sur elle. Impossible d'en trouver la provenance, car elle était artisanale.
Encore une fois, nous n'avions aucun indice. Le tueur ne laissait ni empreintes, ni aucune autre preuve qui nous laisserait une piste. L’enquête piétinait, et tout ce que nous pouvions faire, c'est de sensibiliser les habitants de la ville sur le danger que représentait ce tueur en série, afin qu'ils se protègent du mieux qu'ils peuvent et qu'ils évitent de sortir seuls la nuit.

Malgré ça, un autre meurtre avait eu lieu. Cette fois, dans une église. Le prêtre avait été lui aussi crucifié au mûr de ce lieu saint, après avoir été préalablement poignardé, sûrement avec une dague. Comme d'habitude, aucune empreinte et comme d'habitude encore, un message avait été laissé par notre tueur en série :

"Mon dernier est le nom de ma prochaine victime et mon tout en est le lieu. Mat2016"

Cette fois, il y avait 2 messages en un mais, c'était curieux, car dans une charade, on ne dit pas "mon dernier", il aurait du dire "mon troisième". C'était peut être une erreur involontaire, mais mon expérience m'avait dit de garder ça en tête en tant qu'indice.

La charade était complète, le tueur nous avait donc laissé le nom de sa prochaine victime, le lieu, et l'arme du crime. Et comme il m'avait fait appeler, c'était un défi qui m’était adressé personnellement.

Pour mieux réfléchir, je m'étais isolé dans un des bureaux du commissariat local. J'avais inscris la charade complète sur un tableau et j'avais commencé à réfléchir.

"Mon premier est le nom de l'homme le plus intelligent du pays"
"Mon second est l'arme avec laquelle je tue, et je tuerais"
"Mon dernier est le nom de ma prochaine victime et mon tout en est le lieu."

Le premier, si le raisonnement des policiers était correct, est "Moore".
Le second, la dague. Dans la langue locale, "Dagger".
Le troisième est plus difficile. Il n'y a aucun indice pour trouver le nom de la prochaine victime. Alors, il vaut mieux trouver le tout avant tout, et quand nous l'aurons, nous aurons automatiquement trouvé le nom de la prochaine victime.
Comme il s'agit d'un lieu, j'ai commencé à chercher tous les lieux contenant "MooreDagger", puis j'ai cherché dans les employés ou les habitants de ces lieux si leur noms se trouvaient aussi dans le nom de ces lieux. Et il n'y en avait qu'un.

"MooreDagger Books", une bibliothèque située en périphérie de la ville. Son responsable, et propriétaire s'appelait George Books. Un nom qui allait bien avec sa profession.
en suivant mon intuition, la police avait mobilisé quelques ressources afin de protéger les lieux, et Mr Books. J'avais également proposé mon aide.

Et me voilà donc sur les lieux, attendant que le tueur daigne se montrer. J'avais résolu son énigme, j'avais donc remporté le défi qu'il m'avait lancé. Maintenant, j’espérais qu'il ait le courage de se rendre.

On avait attendu plusieurs heures, sans que personne ne vienne, ce qui m'avait laissé le temps de réfléchir. L’indice qu'il m'avait laissé trottait dans ma tête. Pourquoi "mon dernier" et non "mon troisième"... Et pourquoi crucifiait t-il ses victimes ? Son pseudo enfantin ne collait pas du tout avec cette méthode qu'on trouvait dans la bible...

Et si ce n'était pas un pseudo ?

Tout s’éclaircissait dans ma tête, mais pour être sûr, il fallait que je trouve un livre qui allait confirmer mon hypothèse. Une bible. J'avais demandé à Mr Book s'il avait une bible dans son établissement, et il m'avait indiqué une pièce isolée dans un recoin de la bibliothèque, ou il y avait tous les livres traitant de la religion.
Je m'y étais rendu, et j'avais trouvé une bible.

Le tueur crucifiait ses victimes pour me mettre sur la voie. Le fait que la troisième victime était un prêtre aurait du aussi me mettre la puce à l'oreille. Et enfin, "Mon dernier" était bel et bien un indice et non une erreur.

Son pseudo, Mat2016, n'avait rien d'un pseudo enfantin. Il s'agissait également d'un indice.
Mat est le diminutif de Matthieu. 2016 n'était pas l'année dans laquelle nous étions. C'était une référence biblique. Il voulait m'indiquer une phrase. Dans la bible, dans l’évangile selon Matthieu.

Chapitre 20. Verset 16.

"Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers."

C'est pour cela qu'il avait utilisé "mon dernier" et non "mon troisième".

"Mon dernier est le nom de ma prochaine victime".

Le dernier devient mon premier.

"Mon premier est le nom de l'homme le plus intelligent du pays"

C'est moi. Je suis sa prochaine victime. Tout était calculé dans le but de m'attirer ici. Il fallait que je rejoigne les autres.

Mais, alors que je me dirigeais vers la porte, celle-ci s'était ouverte. Monsieur Books était venu à ma rencontre. Alors que je me dirigeais vers lui pour l'avertir, il avait sorti une dague.
Il affichait un sourire narquois.
J'avais enfin trouvé notre tueur en série, dommage, j'avais été moins malin que lui. L'homme le plus intelligent du pays, c'était lui. Le dernier était bel et bien le premier.
Alors qu'il m’enfonçait sa dague dans le cœur, je lui soupirais à l'oreille :

"Bien...joué."

Texte de Kamus

Ubloo (Partie 5)

Les mèches de ma frange, emmêlées en touffes informes, collaient à la petite partie de mon front qui n'était pas couverte par le bandeau me cachant les yeux. Principalement à cause de la sueur, mais aussi de la poussière et de la crasse qui s'accumulaient depuis le mois et demi où je vivais dans ce putain de trou insalubre.


Je me suis relevé de là où j'étais agenouillé pour éviter d'avoir des crampes aux cuisses, et me suis mis à légèrement chanceler, ma tête se mettant à tourner à cause du mouvement brusque et du sang qui remontait brusquement. S'ils ne nous donnent pas bientôt à manger, je ne pense pas pouvoir survivre au prochain voyage.


Mes genoux ont fait un petit craquement lorsque je me suis à nouveau assis. A travers la porte en bois grinçante, je pouvais entendre des cris parmi des sons stridents en rythme. Qu'est ce que c'était aujourd'hui ? Un manche de balais ? Une batte de cricket ? Quoi que ça puisse être, ça sonnait comme un instrument léger. Je me suis toujours dit qu'il était étrange que ce soient les choses les plus légères qui faisaient le plus mal quand on vous frappait avec.


Les bruits de frappement persistaient. J'ai entendu quelques mots étouffés, échangés avec colère. Il y a eu des bruits de frottement, un craquement, puis le son de pieds qu'on traînait au sol.


La porte s'est ouverte avec fracas, et j'ai entendu un bruit sourd sur le sol au milieu de la pièce, là où ils avaient jeté Mitch.


Les gardes ont échangé quelques mots en arabe, puis j'ai senti qu'on arrachait mon bandeau. La lumière m'aveuglait même dans cette hutte obscure. Ils m'ont brutalement relevé tandis que je voyais les contours de la pièce se préciser. Ce visage devant moi ne m'était pas familier. Celui-là était nouveau. Il se tenait devant moi, habillé avec des vêtements propres, la barbe bien taillée et pointue.


Nous avons soutenu nos regards pendant un moment, puis il a souri, dévoilant quelques dents manquantes.


« Nous allons garder meilleur pour toi » a-t-il dit avec un fort accent arabe.


Ensuite, ils m'ont emmené dans l'autre pièce. J'ai entendu la porte se claquer derrière moi. Puis, ils m'ont jeté au milieu.


Je me suis retourné afin de jeter un coup d'œil aux environs. Le traducteur me fixait depuis le coin de la pièce, visiblement frustré. Les deux qui m'avaient jeté et le nouveau restaient près de la porte, me dévisageant simplement.


Le nouveau a formulé quelques mots en arabe, langue avec laquelle je commençais maintenant à me familiariser. Puis, ils se sont avancés, ont mis chacun une main sous mes épaules et m'ont installé sur une chaise. Le premier m'a contourné et l'a stabilisée, l'autre faisait lentement les cent pas devant moi. Ce rituel... J'étais désormais bien habitué à tout ça.


Je l'ai regardé droit dans les yeux, ne détournant pas le regard un seul instant. Il avait l'air particulièrement énervé aujourd'hui.


Le nouveau a crié un bref mot en arabe, qui aurait tout aussi bien pu être le son d'une cloche sur un ring de boxe, et le garde énervé s'est exécuté aussitôt.


Il m'a porté deux puissants coups dans le ventre qui m'ont plié en deux, le souffle coupé.


« Comment les Américains prévoient-ils de prendre la ville ? Quand vont-ils attaquer ? » a demandé le traducteur.


J'ai répondu par un silence de cathédrale.


Une explosion a retenti dans la partie gauche de ma tête : on venait de me frapper sur l'oreille, paume ouverte. Le sifflement dans ma tête s'est déclenché instantanément.


« Quels planques ont-ils découvertes ? Où pensent-ils que nous nous cachons ? »


Toujours le silence, puis un coup fort sur ma cage thoracique, suivi d'un autre coup rapide sur la tempe qui a brouillé ma vision.


Ça a continué comme ça pendant quelques minutes. L'interrogatoire, incessant, répétitif, le passage à tabac, les halètements, et ma lutte pour rester conscient. Pourtant, sans que je puisse me l'expliquer, le nouvel arrivant m'inquiétait toujours.


Lorsque l'homme énervé a été à bout de souffle, j'ai entendu quelques mots en arabe venant du coin de la pièce. Ma tête pendait inerte sur mon ventre avec des va-et-vient incontrôlables.


La porte s'est ouverte. Bien, c'était enfin terminé.


Mais j'ai alors entendu des bruits de pas derrière ma chaise, celui qui me retenait en place s'est dirigé vers l'autre pièce.


Sans son appui pour me maintenir, je me suis effondré sur le sol, luttant pour arriver à respirer. J'ai ouvert mes yeux juste au moment où ils ont traîné Danny de force à l'intérieur de cette salle. Ils ont délié ses mains et l'ont amené sur un fauteuil où le traducteur s'asseyait habituellement. Puis, ils ont à nouveau lié ses mains et chevilles aux bras et aux pieds du fauteuil.


Lorsqu'ils ont terminé, ils se sont dirigés vers la salle des gardiens, qui était hors de portée pour voir ce qu'ils trafiquaient. Je regardais Danny qui examinait les lieux, les personnes à l'intérieur de la salle, puis il a baissé son regard dans ma direction, pendant que le nouveau restait de marbre contre le mur en caressant l'extrémité de sa barbe. 




Les bruits de pas sont revenus de la salle des gardiens, accompagnés de tintements de verre. Le premier à rentrer était celui qui tenait habituellement ma chaise. Celui-ci a installé une petite table près de moi. Puis est arrivé le cogneur qui a posé sur le sol une bouteille d'eau si froide que l'eau avait déjà commencé à se condenser, il y avait également une assiette avec du pain et de l'agneau. L'agneau était froid aussi, mais je pouvais déjà sentir l'odeur qui s'en dégageait de là où je reposais sur le sol, privé de tout moyen d'agir.


Ensuite, les deux hommes se sont dirigés vers un placard et l'ont ouvert. Je les ai entendus prendre quelque chose mais je ne pouvais rien discerner étant donné ma situation. Ils l'ont fait traîner au sol et ont bricolé je ne sais quoi avec. Puis ils se sont encore affairés un moment dessus, toujours sans que je puisse distinguer ce qu'ils faisaient, j'ai ensuite entendu le bruit de quelque chose paraissant lourd qu'ils avaient fait tomber, et enfin ils se sont approchés de l'endroit où j'étais et m'ont soulevé pour me remettre sur la chaise.


J'ai relevé la tête et me suis forcé à ouvrir les yeux. En face de moi, me fixant, se trouvait Danny. Son regard est ensuite tombé sur la table à mes côtés, tout comme le mien. J'ai observé le récipient d'eau et l'assiette avec l'agneau et le pain qui étaient si proches que je pouvais presque les savourer. Je savais que c'était pareil pour lui. Puis, du coin de l'œil, j'ai vu ce que les deux gardes trafiquaient depuis tout à l'heure.


Il y avait contre le mur de la pièce un générateur. Un câble le reliait à une grosse machine noire qui possédait un long tuyau d'arrosage, terminé par ce qui ressemblait à un arrosoir. Je fixais du regard tout le système avec stupéfaction. Puis, un des gardes s'est avancé vers le générateur et a branché le câble. La machine s'est activée, vrombissant et laissant couler les premiers jets d'essence. J'ai vu le tuyau qui gigotait depuis la machine noire jusqu'en dehors de la salle et, avec horreur, j'ai réalisé.


C'était un Karcher.


Le nouveau s'en est approché lentement et a pris l'embout noir du tuyau qui crachait l'eau. Il l'avait dans ses mains lorsqu'il s'est accroupi en me regardant droit dans les yeux.


« Imma 'an tashrab, 'aw yafeal » a-t-il annoncé avec un sourire sadique.


J'ai jeté un regard avec inquiétude au traducteur, qui paraissait lui-même effrayé.


« Il dit « soit tu bois, soit c'est lui qui s'y colle » »


Il s'est dirigé lentement vers Danny qui était toujours attaché, s'est retourné, m'a observé un instant
avec ce même sourire sadique tout en approchant l'extrémité du Karcher à quelques centimètres du mollet à découvert de Danny, et a appuyé sur la détente.


L'odeur de l'eau chaude et les hurlements stridents ont emplis la pièce. Je restais assis en fixant avec horreur la puissance des jets d'eau qui arrachait petit à petit la chair de sa jambe. Une flaque de bouillie et de sang s'accumulait sous son pied et éclaboussait son autre jambe.


Après cette torture qui avait duré environ 5 secondes, ça s'est arrêté. Les cris de Danny résonnaient dans la pièce sans aucun obstacle pour les arrêter, pénétrant au plus profond de mon esprit.


Le nouveau a fait un signe de la tête aux gardes, ils se sont baissés derrière moi et ont coupé les liens qui entravaient mes poignets. J'ai mis mes mains devant moi et me les suis frottées là où la corde avait frotté sur la peau jusqu'à la mettre à vif.


Il me fixait avec un large sourire.


« Shurb »


Le traducteur s'est tourné vers moi.


« Il dit « boit » »


J'ai baissé mon regard vers la bouteille d'eau puis je l'ai regardé de nouveau. Il souriait.


J'ai lentement descendu ma main vers l'eau.


Il a ensuite crié un truc en arabe qui m'a fait sursauter et par la même occasion a fait reculer ma main.


« Il dit : « pour chaque gorgée vous devez répondre à l'une de mes questions » »


Je me suis retourné vers le traducteur qui commençait également à sourire.


A ce moment, j'ai compris le jeu.


« Et si je bois et que je ne réponds pas ? » lui ai-je demandé


Il y a eu un rapide échange en arabe, qui s'est ensuivi d'une prompte réponse


« Alors il le fera » a répondu le traducteur tout en indiquant de la tête Danny, dont ses cris étaient maintenant devenus des gémissements. La tête baissée, il observait ce qui restait de sa jambe.


J'ai eu un serrement au ventre, et j'ai senti mon torse se raidir comme un serpent enroulé sur lui-même.


J'ai regardé l'homme qui tenait le Karcher, le suppliant avec mes yeux de ne pas me faire faire cela. Il m'a fait un sourire en retour, mais son sourire s'est progressivement estompé en un regard noir.


Il a pris le bout du Karcher et l'a élevé contre l'une des mains de Danny qui était attachée, et l'a mis
de nouveau en marche.


La pièce a en un instant été emplie une nouvelle fois d'humidité, de hurlements, et d'odeurs de plaies fraîches. J'ai essayé de réagir mais les deux gardes derrière moi m'ont immédiatement remis en place en me retenant par les épaules. Danny se débattait avec acharnement en essayant d'éloigner le haut de son corps de ce supplice. Ses doigts avaient des convulsions et des spasmes, semblables aux pattes d'une araignée blessée.


Après ce qui avait semblé duré une éternité, les jets d'eau se sont arrêtés. J'ai vu ce qui restait de sa main : des bouts de chair éparpillés et un os blanc pâle. Danny pleurait maintenant, son corps ne ressemblait plus à rien.


« SHURB » a crié l'homme


Je commençais aussi à pleurer.


« Danny, ils vont te tuer » lui ai-je déclaré en sanglotant.


Il haletait et fut pris de hoquets, il n'est pas parvenu à dire le moindre mot. Nous étions tous les deux assis là, ensemble, dans cette pièce en pleurant. A seulement quelques mètres, mais qui semblaient représenter des kilomètres.


« Je ne peux pas supporter ça. Je ne peux tout simplement pas rester assis là alors qu'ils sont en train de te tuer »


Le nouveau souriait une fois de plus. Il s'est lentement accroupi pour être à hauteur de nos yeux, uniquement pour s'imprégner de la situation.


« Nous étions d'accord, Jeff, a-t-il rétorqué au milieu de ses sanglots. On savait que ça allait arriver. Nous n'étions pas effrayés »



- Mais j'ai peur maintenant Danny, ai-je répondu en sanglotant de nouveau, réalisant ce qu'il était en train d dire. Je ne peux pas supporter ça. Je ne peux pas »


Danny a levé sa tête suffisamment haut pour me regarder dans les yeux durant un court instant.


« Fais-le. »


Je maintenais mes yeux fermées et pleurais à chaudes larmes, celles-ci déferlaient sur mon visage. J'ai levé mon bras gauche et ai envoyé un coup violent du revers de ma main sur le dessus de la table, projetant l'assiette et la bouteille en verre contre le mur et le sol où elles se sont brisées en morceaux.


Nous étions tous deux assis en train de pleurer.


Il y a eu un cri en arabe mais je n'ai pas pu le comprendre. J'ai levé mes yeux en adressant un dernier regard à mon meilleur ami. Un des gardes a sorti de sa ceinture une machette luisante. Je n'étais pas certain de l'identité de celui qui avait donné la machette au nouveau. De toute façon, ça n'avait pas d'importance pour moi.


Le Karcher s'écrasa bruyamment sur le sol, le nouveau l'ayant jeté avec colère, se saisissant de la machette à deux mains à la place. Il a continué de me désigner en hurlant en arabe mais je n'écoutais pas. J'étais plus occupé à profiter de chaque dernier instant que j'avais avec mon ami.


Un des gardes s'est approché et a attrapé Danny par les cheveux, en mettant sa tête vers le bas pour qu'il soit penché. Le nouveau ne souriait plus du tout. Il était furieux en me criant dessus en arabe et en agitant de haut en bas la machette comme un psychopathe.


Il s'est positionné du côté de Danny afin d'avoir un angle idéal. Il s'est retourné en me regardant dans les yeux, et a hurlé une nouvelle fois en brandissant la machette au dessus de sa tête.


« NON ! ARRÊTEZ PAR PITIÉ ! » ai-je crié dans cette cellule cauchemardesque et faiblement éclairée.


La machette s'est abattue en un éblouissant éclair métallique. Elle a frappé l'arrière du cou de Danny, et tout a explosé à cet instant.


« UBLOO! »


J'ai eu l'impression d'avoir crié avant de me réveiller. Comme toute cette histoire semblait encore réel, je sentais mon ventre vibrer et gigoter pendant que je me débattais pour m'asseoir.


Le vrombissement paresseux du climatiseur a remplacé mon cri, tandis que je restais assis à aspirer l'air froid dans le noir à grandes goulées. J'étais en sueur et haletant. Un frisson m'a parcouru l'échine alors que l'atmosphère étouffante du cauchemar était remplacée par la réalité sèche et froide.


La lumière à l'autre bout du lit s'est allumée, et les formes dans le noir se sont éclaircies.


« Est-que tu vas bien ? m'a demandé timidement Mary. Tu te débattais.



- Oui, oui, je vais bien, ai-je soufflé. Seulement un cauchemar ».


Il y a eu un long silence entre nous alors que je m'efforçais toujours de reprendre mon souffle.


« Ta captivité ? » a questionné Mary, effrayée.


Je me suis laissé retomber sur mon oreiller et ai mis mes bras au-dessus de ma tête.


« Oui » ai-je répondu.


Elle s'est rallongée puis s'est blottie contre moi en mettant sa tête sur mon ventre. J'ai baissé un de mes bras transpirants et l'ai placé autour d'elle en lui caressant l'arrière de sa tête. Elle a commencé à pleurer calmement.


« Hé, hé maintenant je vais bien, je suis là, lui-ai je assuré tout en levant ma tête afin de pouvoir la regarder dans les yeux. C'était juste un mauvais rêve ».


Nous sommes restés allongés durant un court moment en silence. Elle était en train de se calmer. Dans ma tête, je ressassais mon rêve. Qu'est-ce que c'était ce truc qu'il avait dit lorsque mon cauchemar s'est subitement terminé ? « Ubloo » ?


J'avais appris par-ci par-là quelques notions en arabe mais je ne me souvenais pas d'avoir déjà entendu ça. J'étais en train de me remuer les méninges. La porte de la chambre a alors grincé, s'entrouvrant à peine.


Ma femme s'est retournée sur son oreiller, alors que je m'asseyais et posais mes pieds sur le sol. Je me suis difficilement mis dessus, et me suis lentement approché de la porte, où je me suis accroupi.


« Pardon petit bonhomme, est-ce que je t'ai réveillé ? »


Il m'a fait un signe de la tête depuis le couloir, le visage à moitié enfoui dans sa peluche de labrador noir, malgré le fait qu'il était sûrement trop vieux pour y être encore attaché.


« Je suis désolé de t'avoir réveillé fiston, Papa a juste fait un mauvais rêve, c'est tout ».


Il a fait un autre signe de la tête et a fixé du regard le sol, inquiet et embarrassé.


J'ai soupiré.


« Dis-moi, pourquoi tu ne viens pas me tenir compagnie ? Je ne veux pas que Maman sache que je suis un froussard. Je ne suis pas aussi courageux que toi » ai-je annoncé par la fente de la porte.


Ses yeux se sont illuminés.


« D'accord Papa »


J'ai ouvert la porte et il est lentement entré d'un air endormi. J'ai ensuite refermé derrière lui, puis je l'ai porté et l'ai amené au lit en le mettant entre Mary et moi.


Elle m'a adressé un sourire au moment où je lui ai donné un oreiller, puis je me suis retourné pour éteindre la lumière.


Dans l'obscurité, mon fils a changé de position et a recouvert ma main par la sienne.


« Je t'aime Papa ». a-t-il dit d'une voix ensommeillée à travers la fausse fourrure de sa peluche.


J'ai souri.


« Je t'aime aussi Danny »





Les téléphones sonnaient tandis que des gens à moitié-éveillés déferlaient de droite à gauche au poste. J'ai ingurgité ma première gorgée de café, fronçant les sourcils au goût du liquide brûlé qui avait perdu son arôme.


« Salut Bill, bon boulot pour le café aujourd'hui mon pote ! » ai-je dis d'un ton sarcastique en passant devant son bureau.


« Merci Jeff ! » a-t-il répondu d'un air jovial, ne comprenant pas où je voulais en venir.


J'ai posé mon classeur sur mon bureau et ai bougé ma souris jusqu'à ce que l'écran de mon ordinateur s'allume.


Le visage de Thomas Abian me fixait du regard.


J'ai bu une grosse gorgée de café, et ai parcouru son dossier une fois de plus.


Résident à Stoneham, Massachusetts, c'était un praticien psychologue et si on en croit sa secrétaire, plutôt cher à consulter. Un jour, il a subitement tout quitté pour des raisons très mystérieuses, et est arrivé à Tawson, Louisiane avec une voiture remplie à rabord de saloperies,  de pilules et de bouteilles d'alcool vides, et a été retrouvé avec un flingue dans la bouche dans la maison hantée du coin.


J'ai secoué ma tête. Les nouvelles locales vont avoir une putain de journée bien remplie avec ça. Les fourgonnettes des médias sont déjà en train d'encercler le poste comme des vautours. Je suis seulement satisfait qu'on ait pu réussir à extraire le corps avant que le moindre d'entre eux n'ait eu le temps d'arriver.


« Salut, Jeff » ai-je entendu juste avant qu'un porte-documents s'abatte sur le bureau à côté de moi. J'ai levé mes yeux, c'était Reg, notre commissaire. « Le rapport d'autopsie de ton cadavre est arrivé.


- Bien, merci chef » ai-je répondu pendant qu'il partait en sirotant son café.


J'aimais bien Reg. C'était quelqu'un de clair et réfléchi, un ancien militaire comme moi. Cependant, je l'admets, il avait plusieurs années d'avance sur moi.


J'ai ouvert le rapport d'autopsie et ai commencé à passer en revue les données. Décès par une blessure fatale causée tir d'une arme à feu, ça ne pouvait pas être plus évident. L'angle du tir révélait que c'était un acte volontaire, la thèse de l'homicide était écartée...


Le dossier se poursuivait de cette manière, toujours sans aucun détail suspect, jusqu'à ce qu'une information précise retienne mon attention :
« Le corps de la victime présentait des traces notoires de stress cardiovasculaire ainsi que d'une privation de sommeil extrême. Ces symptômes sont également accompagnés de dégâts prématurés à certains endroits du foie, ce qui laisse suggérer une consommation abusive soudaine d'alcool. »


C'était étrange. Ok, la privation de sommeil peut s'expliquer avec l'Adderall. Bon sang, ce gars avait quand même environ dix ou quinze bouteilles vides uniquement dans sa voiture. La consommation d'alcool, j'aurais pu le deviner parce qu'il avait l'air de s'être envoyé une distillerie entière de gin sur son chemin, mais soudaine ?


Je me suis réinstallé sur ma chaise, puis me suis frotté la barbe de trois jours que j'avais sur le menton.


Pourquoi diable un docteur riche et fortuné aurait subitement tout quitté pour consommer abusivement de l'alcool et des pilules, et aurait fini son long périple en Louisiane ? Ça n'avait pas de sens. Je continuais de me frotter le menton, puis je me suis penché au-dessus du téléphone de mon bureau.


J'ai lancé une recherche sur google pour avoir les coordonnées des hôtels de la zone, en partant du plus proche de l'ancienne école. Au quatrième, à l'extérieur de Tawson, j'ai trouvé ce que je cherchais.


Le voyage fut court et agréable. Il n'y avait pas de circulation étant donné l'heure matinale, et j'ai juste réussi à capter la fin de l'émission radio sportive que j'avais l'habitude d'écouter lorsque j'étais en patrouille.


J'ai garé ma voiture devant l'entrée de l'hôtel, puis j'y suis entré. L'un des avantages d'être flic c'est qu'on n'a jamais besoin de se garer trop loin sur les parkings.


En franchissant la porte, j'ai ressenti un courant d'air frais climatisé à proximité de la réception. Puis, je me suis approché de la réceptionniste qui avait l'air calme. Elle venait d'envoyer un couple de personnes âgées vers leur chambre avec un employé qui portait leurs bagages. Lorsqu'elle m'a vu venir, elle m'a fait un sourire et ses yeux ont scintillé d'une éclatante teinte bleue.


« Bonjour M'dame, ai-je commencé. Officier Jeff Danvers de la police de Tawson, je crois qu'on s'est parlé au téléphone ?


- Oui officier, a-t-elle répondu avec un autre sourire séducteur. On vous attendait »


Elle a pianoté sur son clavier pendant quelques secondes puis a sorti une carte de chambre du tiroir à côté d'elle. Elle a regardé l'écran puis a enregistré le numéro du dos de la carte sur son ordinateur.


« Et voilà, a-t-elle dit en laissant glisser la carte sur le comptoir. Chambre 359, au coin de l'hôtel ».


J'ai souri en retour et pris la carte sur le comptoir. J'allais partir lorsque je me suis brusquement arrêté.


« 359, c'est une chambre à un angle ? ai-je demandé.


- En effet officier, c'est exact. »


Je n'ai pas bougé d'un pouce tout en réfléchissant pendant quelques secondes.


« La chambre la plus proche de la sortie de secours, n'est-ce pas ? »


Elle était un peu surprise par la question, comme n'importe qui l'aurait été.


« Oui, c'est correct. »


Intéressant. Alors que j'étais en train de m'éloigner, j'ai entendu sa voix perçante derrière moi.


« Officier ! m'a-t-elle lancé. Je me suis retourné et je l'ai vue me regarder fixement. Est-ce vrai que... Enfin qu'il est... ».


Elle a mis son doigt sur sa gorge et a fait un geste tranchant. Des images brumeuses de machettes me sont venues en tête.


« C'est classifié, mademoiselle » ai-je répondu dans un ton aussi calme que possible, puis j'ai pris l'ascenseur.


Il y a eu un bruit de sonnette lorsque les portes se sont ouvertes. La moquette ornée de rouge identique à celle de l'entrée recouvrait le hall de l'étage. Il y avait deux panneaux directement opposés devant l'ascenseur.


L'un où était inscrit « 301-325 » avec une flèche pointant vers la gauche et l'autre « 325-360 » avec une flèche indiquant la droite.


J'ai jeté un rapide coup d’œil dans les deux directions. Il n'y avait personne dans les environs. J'ai commencé ma longue marche dans le couloir menant à la chambre 359.


Les couloirs me foutaient les jetons. C'est un truc que je ne peux plus nier désormais. Je ne suis pas sûr de si ça vient du film « Shining » que je regardais avec ma mère lorsque j'étais gamin pendant les vacances d'hiver. Mais, si j'étais parieur, je dirais que ça m'a aidé à accentuer cette phobie. Je pense par dessus tout que c'est la sensation d'avoir seulement une direction où fuir si jamais on est poursuivi qui me fait ça. Un seul choix, aucune autre option possible.


Je suis arrivé devant la chambre 359 en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. J'ai pris une profonde inspiration, ai glissé la carte dans le mécanisme de la porte, ai vu la lumière verte s'illuminer, puis j'ai poussé la porte.


L'odeur du gin périmé m'a immédiatement empli les narines, comme elle emplissait la pièce. Les rideaux étaient tirés malgré le fait que le lit paraissait parfaitement intact.


J'ai allumé la lumière, puis j'ai remarqué que des bouteilles vides de gin traînaient dans la chambre. Parmi elles, il y avait quelques boîtes pour stocker la paperasse. Des dossiers de patients qu'il avait transporté avec lui sur la route ? Après avoir haussé des épaules, j'ai inspecté la chambre, enfilant une paire de gants blancs en caoutchouc.


Hormis les bouteilles, la chambre était assez bien rangée. Il y avait une petite pile de linge soigneusement pliée à côté de la fenêtre, des clés de voiture de rechange ainsi qu'une paire de chaussures neuve. J'ai ouvert les stores pour me rendre compte que cette fenêtre donnait directement sur la sortie de secours. Mes soupçons se révélaient donc être justes. Quelqu'un pourchassait ce type. Il avait planifié en avance tout son parcours s'il devait fuir, et eu la présence d'esprit de laisser ce plan en place lorsqu'il a quitté la chambre, au cas où il aurait oublié de le mettre de nouveau en place après un hypothétique retour. On ne peut qu'admirer la préparation. J'imagine que tout l'argent de ses revenus est dû à son brillant esprit.


J'ai ouvert la commode en remarquant qu'elle était vide. Il n'y avait rien sur les cintres dans le placard et rien non plus sur la moquette excepté les bouteilles de gin et une boîte de pilules vide.


Je me suis avancé au dessus du bureau pour ouvrir les tiroirs. Il n'y avait rien dans le premier. En tirant le second, j'ai senti quelque chose rouler. Il était rempli de balles éparpillées et d'Adderall. J'en ai saisi une pour l'examiner. Magnum, calibre .357, ça correspondait à l'arme utilisée. J'ai rangé la cartouche dans le tiroir et j'ai ouvert celui du haut. Mes yeux se sont écarquillés à la vision de son contenu.


Lentement et avec précaution, j'ai saisi le cahier. Je le tenais dans mes mains et l'ai inspecté pendant quelques secondes pour m'assurer qu'il était bien réel. C'était un cahier bleu avec des anneaux et avec une inscription qui avait été griffonnée à la hâte sur la page de couverture.


J'ai entendu le parquet devant la chambre grincer. Je me suis brusquement retourné, voyant que quelque chose se tenait dans le couloir. Lorsque l'excitation de la découverte dans laquelle j'étais s'était estompée, j'ai vu qu'il s'agissait d'un homme. Il portait un pantalon marron avec des chaussures marrons reluisantes. Il avait des bretelles au-dessus d'une chemise blanche à col button-down qui s'harmonisait avec ses cheveux et son bouc. Je pouvais voir ses lunettes qui arrivaient à la moitié de son nez sur sa peau marron foncée. C'était un homme noir beaucoup plus âgé que moi avec ses pattes-d'oie bien visibles.


Nous nous sommes fait face en nous renvoyant nos regards, droit dans les yeux, puis il a baissé les siens sur ce que je tenais dans mes mains. Je l'ai imité. On pouvait lire sur la couverture :


« Journal personnel de Thomas Abian »